Extrait
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Selfies

Claudius Gentinetta

2018 - 3 minutes

Suisse - Animation

Production : Gentinettafilm

synopsis

Un feu d’artifice d’autoportraits où des centaines de selfies idylliques, affligeants ou terriblement inquiétants sont agencés en un court métrage à la singulière composition. Artistiquement re-travaillées, les photos individuelles se fondent en un terrifiant rictus qui éclaire l’abîme de l’existence humaine.

Claudius Gentinetta

Né en 1968 à Lucerne en Suisse, Claudius Gentinetta a suivi une formation en graphisme et animation dans sa ville natale, puis Liverpool et Kassel. En 1995, il a été boursier pour un atelier d’une année à Cracovie et travaille maintenant comme réalisateur de dessins animés et dessinateur de bandes dessinées à Zurich.

Il a réalisé plusieurs courts métrages animés comme Die Seilbahn (2008), Schlaf (2010) ou encore Selfies (2018), qui a connu une très belle carrière en festivals et remporté de nombreux prix comme le Valois René-Laloux du meilleur court métrage au Festival du film francophone d'Angoulême, le prix du public en compétition Labo au festival “Chacun son court” de Strasbourg, le High Swiss Risk et le Swiss Youth Award au Festival international du film d’animation de Baden en 2018 et de nombreux prix en Suisse et à travers le monde.

Critique

Le titre est sobre, mais explicite, et c’est effectivement en accumulant et en classant d’innombrables selfies trouvés sur internet que le réalisateur suisse Claudius Gentinetta a constitué la matière documentaire de son film. Retravaillés, modifiés, puis imprimés et gouachés, ils composent un portrait atomisé de notre époque au rythme effréné d’une succession d’images qui ne semble connaître de fin que celle, ultime, du preneur de selfies… À moins que sa mort ne soit aussi qu’une image à scroller. 

Sur un ton drôle et parfois caustique, le réalisateur crée une continuité dans un enchaînement fragmentaire d’images qui n’épargnent en effet aucun des domaines, ni des lieux de la vie contemporaine (sauf peut-être le travail, dont on sait que, jugé trop peu ludique ou spectaculaire, il est peu prisé des caméras depuis La sortie des usines Lumière). Si les loisirs et les vacances sont depuis longtemps des moments de mises en scène grâce à l’appareil photo puis la caméra, le selfie, devenu pratique universelle, a largement étendu le domaine de ce que l’on montre de soi, en même temps qu’il a réduit la distance au sujet filmé à la longueur d’un bras ou, éventuellement d’une perche… Nous voyons ainsi dans le film nos contemporains se photographiant et se filmant sous toutes les coutures, en salle d’accouchement, aux toilettes, dans la chambre à coucher, la salle de bain, ou même, avec un brin de provocation de la part du réalisateur, à la morgue, dans un impossible dernier selfie. 

À l’extension du domaine du montrable correspond également dans le film celle des limites du cadre, repoussées ou inexistantes : chaque image est susceptible de devenir partie d’une autre ou, à l’inverse, chaque détail peut être agrandi, dans un recadrage permanent. Le vertige de cette mise en abyme continue est accentué par la fluidité de l’animation. Celle-ci a également permis à l’auteur d’ajouter des éléments en arrière-plan qui circulent d’une image à l’autre pour mettre en valeur l’unité d’un récit rassemblant des dizaines de protagonistes partout dans le monde, prêts à communier en levant tous ensemble leur perche à selfie… Car il est vrai que, malgré la particularité de toutes ces très courtes scènes dont chacune pourrait raconter une histoire en soi, la profusion et l’accélération mettent plutôt en valeur la similarité des cadres et des situations, comme autant de passages obligés… Le réalisateur voudrait-il nous mettre en garde contre cette avalanche d’images à la mise en scène uniforme et qui pourrait bien nous submerger ? Peut-être, mais pas de point de vue moralisateur pour autant, l’objectif de Claudius Gentinetta étant avant tout d’interroger avec malice et un certain humour noir notre rapport à ces images tournées par définition vers nous-mêmes. 

Anne-Sophie Lepicard 

Réalisation, scénario, image et montage : Claudius Gentinetta. Musique originale : Peter Bräker. Production : Gentinettafilm.

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