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08/12/2016

Éloge de la candeur

Quand on regarde le nouveau clip de Michel Gondry réalisé pour les White Stripes (ou plutôt, pour être juste, pour l’album rétrospectif et acoustique de Jack White, sorti tout récemment), on est subjugué par sa beauté.

Quand on regarde le nouveau clip de Michel Gondry réalisé pour les White Stripes (ou plutôt, pour être juste, pour l’album rétrospectif et acoustique de Jack White, sorti tout récemment), on est subjugué par sa beauté. Mais on se demande aussi si tout cela n’est pas trop beau pour être vrai. On se demande, comme le spectateur face à un magicien faisant son tour, “s’il y a un truc”. L’époque sans doute veut cela : on se méfie des images, on se demande ce qui se cache derrière elles, on sait bien que tout se truque, on ne veut pas se faire avoir et on a un peu trop oublié comme cela était bon parfois, la candeur.

Dans le champ du clip, plus qu'ailleurs peut-être, la méfiance s'est imposée dès lors que la performance est devenue un argument commercial, le motif de propagations virales inouïes pour des groupes n'en méritant pas tant. Sur Internet, espace de diffusion privilégié du clip, il faut marquer, impressionner, se distinguer. Pensons aux clips délirants (et devenues pénibles à force de surenchère) du groupe OK Go, songeons aux nombreuses vidéos réalisées, dit-on, en un seul plan-séquence (qu'il soit truqué ou non – et Gondry, justement, pour Massive Attack ou pour Kylie Minogue, en fut précurseur). Autant de clips que l’on regarde surtout en se demandant comment c’est fait. À tel point que, peut-être, nous ne saurions plus nous laisser émouvoir par la beauté se dégageant d’images toutes simples sans les questionner, sans les mettre en doute. À tel point qu'on en oublierait comme un clip réussi est avant tout la combinaison idéale des images avec une musique précise. Ce que Gondry a toujours compris, et mieux qu'avec d'autres avec les White Stripes (revoir, pour s'en convaincre Fell in Love With a Girl ou The Hardest Button to Button, les deux meilleurs parmi les quelques clips qu'il avait déjà réalisés pour eux).

Alors, revenons-y, City Lights est-il truqué ? On s’en fiche, là n’est pas le sujet. City Lights est d’abord le plus beau clip (le plus beau film ?) que l’on ait vu depuis des lustres, une chose si pure, si évidente, si émouvante, qu’elle renvoie tout ce qu’a pu faire Gondry depuis quinze ans – quand il filme la musique du moins – à des bégaiements ou à des redites. On veut y croire, croire aussi au "storytelling" accompagnant la mise en ligne de City Lights (Gondry l’aurait réalisé en secret, tout seul, pour l’offrir au groupe), on veut suivre cette histoire dessinée à la main sur la porte d’une douche, embrasser cette proposition poétique, à mi-chemin entre enfance et mélancolie, avec candeur et confiance. Et se laisser porter, s’abandonner. Comme c’était le cas quand Gondry, du haut d’un immeuble, filmait la foule de Mad World pour Gary Jules. City Lights émeut précisément car sa simplicité apparente en fait un objet familier, presque intime et faussement banal (qui n'a jamais tracé des dessins sur une vitre embuée ?), loin, très loin des prouesses physiques ou techniques de ces clips-performances évoqués plus haut. 

Michel Gondry, aujourd’hui, n’est pas un mauvais cinéaste, loin de là. Mais Gondry, un temps, fut un génie. Le retrouver juste là où il se situait il y a quinze ou vingt ans – quand presque chaque nouveau clip de sa main jaillissait d'un concept lumineux, original et incroyablement stimulant – n’est pas la moindre des surprises. C’est tout aussi surprenant, oui, que l’exhumation par Jack White d’un titre inédit des White Stripes, duo séparé depuis 2011, rappelons-le. Que Gondry, bel et bien à l'image et “à nu” derrière l'écran de vapeur, ait filmé pour accompagner les fragiles arpèges de City Lights rien de moins que le passage du temps, la buée s’évaporant ou l’éphémère du recommencement est sans doute la raison pour laquelle ces quelques plans nous touchent tant.


Stéphane Kahn

Pour voir le clip, c'est ici.