En salles 15/06/2026

Kwaïdan de retour sur grand écran

Composé de quatre segments correspondant à autant d’histoires de fantômes issues du folklore japonais, ce classique de 1964 signé Masaki Kobayashi revient dans les salles en version restaurée 4K, sous la houlette de Carlotta Films, à partir du 1er juillet. Pour l’occasion, nous republions un texte paru dans la rubrique “Rétrovision” de Bref en 2007, sur l’un des moyens métrages qui composent Kwaïdan : La femme des neiges.

Le cinéma ne cesse de proposer des exemples d’œuvres qui en « réécrivent » d’autres antérieures. Cette pratique banale prend un sens tout particulier quand il s’agit de sujets fantastiques. Elle induit aussi une conception de l’histoire du cinéma, comme une histoire hantée. (…) Il est ainsi beaucoup de fantômes dans l’Histoire du cinéma, sans compter les œuvres qui n’ont jamais pu être tournées, ou celles qui ont disparu.”
Jean-Louis Leutrat, Vie des fantômes, Éditions Cahiers du cinéma, 1995.

Le paradoxe des films à sketches, rappelait Luc Moullet en ces pages, c’est qu’ils regroupent souvent des segments dissemblables, générant de fait des impressions mitigées. Kwaïdan échappe à cet écueil tant ses quatre parties s’enrichissent les unes au contact des autres. Le film se compose de quatre histoires de fantômes adaptées des récits de Lafcadio Hearn, poète irlandais qui vécut au Japon durant la seconde moitié du XIXe siècle. On y trouve aussi la trace d’autres spectres – cinématographiques ceux-là –, tel celui des Contes de la lune vague après la pluie.

Dans les deux premières histoires, des femmes de l’autre monde viennent questionner le thème de la culpabilité au sein du couple. Les cheveux noirs (photo ci-dessus) reprend ainsi la figure, dédoublée chez Mizoguchi, de la femme délaissée. À ceci près que l’artisan des Contes de la lune vague après la pluie s’éprenait d’un fantôme quand le samouraï des Cheveux noirs abandonne sa femme et s’amourache d’une autre, parce qu’elle lui promet une rapide ascension sociale. C’est au seuil de la mort qu’il retrouvera celle, devenue fantôme, qu’il n’avait jamais cessé d’aimer, ouvrant la voie, dans l’épilogue, à un surnaturel se déployant dans le second sketch.

La femme des neiges (photos de bandeau et ci-dessus) est l’histoire où l’invention plastique du réalisateur de Hara-Kiri (1962) se manifeste de la façon la plus délirante, à travers l’utilisation de couleurs et de décors peints hissant le fantastique à un niveau de poésie graphique inédit. Ce segment, pourtant, fut longtemps absent des versions exploitées en Europe, sans rapport avec celle qui valut à Kobayashi le Prix spécial du jury à Cannes, en 1965. Dans ce sketch, les stridences de la bande-son et les intempestives variations chromatiques annoncent déjà un film à la forme mouvante (1). Elles anticipent précisément les mutilations à venir. Au gré des remontages, le parallèle entre le destin de Kwaïdan et le devenir-fantôme propre à ses personnages s’est confirmé.

Cette femme des neiges, rencontrée lors d’une nuit de cauchemar, le héros l’avait rayée de sa mémoire. Son souvenir lui revient pourtant, des années plus tard, quand il reconnaît, sous les traits de celle qui lui a donné trois enfants, la femme-vampire qui l’épargna jadis. Si la mémoire joue des tours à son héros, Kwaïdan s’est défait aussi de sa forme originelle pour nier pendant longtemps l’existence de ce sketch. À tel point que l’on peut voir dans ce beau personnage maléfique, tombant amoureux d’un vivant et essayant de vivre avec lui normalement, l’expression d’une œuvre recherchant, au fil des années, une intégrité perdue, ou tout du moins une forme (plus courte) lui permettant d’être acceptée dans la compagnie des autres films.


Portrait de Masaki Kobayashi.

Souvent, le revenant hante les vivants car il n’a pas trouvé sa place et conséquemment le repos. Est-ce alors parce que ce segment a longtemps été déconsidéré qu’il est allé s’égarer – à travers l’image rabâchée de la femme-fantôme aux longs cheveux noirs – dans d’autres œuvres ? Pensons simplement à Rêves d’Akira Kurosawa (1990), un autre film à sketches, dont la troisième histoire (La tempête de neige) cite le segment fantôme de Kwaïdan, près de trois décennies plus tard. Dans cette persistance d’une figure hantant toujours les films d’horreur contemporains, on peut légitimement penser que c’est bien tout le cinéma fantastique japonais qui a été envoûté par la femme des neiges de Kobayashi…

Stéphane Kahn

1. Ce sketch d’une quarantaine de minutes s’est même vu adjoindre, à un moment donné, des scènes tournées par un autre réalisateur afin d’être montré seul, comme un long métrage.

Article paru dans Bref n°76, 2007.

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