Little Trouble Girls : Urška Djukic et l’éternel motif du désir féminin
Si notre rédacteur envoyé en mission pour voir Little Trouble Girls – dont la sortie est prévue pour le 11 mars – en a été passablement déçu, il a tenu néanmoins à s’attarder sur le passage au long de l’une des deux cinéastes de La vie sexuelle de mamie, proposé sur Brefcinema pour l’occasion et sur lequel il a souhaité revenir.
Après trois courts métrages, Urška Djukic signe avec Little Trouble Girls son premier long, une coproduction internationale associant Slovénie, Italie, Croatie et Serbie, développée à la Résidence de la Cinéfondation et filmée en Slovénie autour d’un thème actuel passionnant, mais peut-être aujourd’hui quelque peu surexposé : la naissance du désir féminin.
Disons-le d’emblée, ce long métrage n’est pas à la hauteur de La vie sexuelle de mamie. Au titre explicite correspond une œuvre qui, une fois passée son ouverture sensuelle en forme de rêverie kaléidoscopique, épouse une structure finalement assez convenue. Ce qui faisait la force cinématographique de La vie sexuelle… semble ici un peu se diluer. Alors que le long métrage impose souvent dramaturgie solide, progression psychologique, explications et résolution, le court permet l’abstraction, la stylisation, la possibilité de traiter un sujet sans le figer. Le souffle et la liberté de création – on ne le dira jamais assez – sont presque inhérents à la forme courte.

Little Trouble Girls raconte les premiers troubles sensuels d’une adolescente. Lucia, 16 ans, rejoint la chorale féminine de son école catholique, où elle se lie d’amitié avec Ana-Maria, une étudiante populaire et séduisante. Le début, tout en gros plans et en sensualité, entre The Virgin Suicides et Mustang, est prometteur. Néanmoins, l’action, située de nos jours, pourrait tout aussi bien se dérouler il y a cent ans : le personnage principal paraît déconnecté de son époque et, à l’heure du téléphone portable, ce genre de détail étonne.
En Slovénie, dans un couvent de carte postale dont on chercherait volontiers les nuitées pour un week-end sur Airbnb, Lucia est une adolescente très naïve et timide qui – apprend-on – n’a pas encore eu ses règles ni expérimenté la masturbation. Elle se lie d’amitié avec sa face B : une adolescente dévergondée, aguicheuse, à la sensualité affirmée. Opposées, donc semblables, les deux jeunes femmes s’aimantent avant d’orienter finalement leur désir vers des hommes bien réels : les ouvriers à la peau mate et aux muscles saillants du chantier voisin.

À la chorale, Lucia paraît de plus en plus à contretemps, chantant faux, comme si quelque chose en elle se désaccordait. On peut saluer le travail sur les voix et la matière sonore, qui donne au chœur une dimension presque organique, ainsi que la manière dont la cinéaste capte, par instants, la gêne physique et la maladresse du désir adolescent. L’idée de faire du désir féminin la proie d’un lieu clos où la moindre fausse note résonne plus fortement qu’ailleurs est intéressante. Néanmoins, dans son ensemble, l’enchevêtrement dramatique et les images qu’il convoque manquent de relief et d’ambiguïté pour réellement convaincre.

Au contraire de La vie sexuelle de mamie (photo ci-dessous) qui, co-réalisé avec Émilie Pigeard et couronné, entre autres prix, du César du meilleur court métrage d’animation en 2023, se présente comme un voyage dans la jeunesse et les souvenirs d’une grand-mère slovène au cours de la première moitié du XXe siècle. Inspiré de témoignages anonymes recueillis par Milena Miklavcic dans le livre (non traduit en France) Le feu, les fesses et les serpents ne sont pas des jouets, le film s’ouvre et se referme sur une série d’images d’archives : d’abord des portraits stricts de femmes et d’hommes d’antan, puis, à la fin – effet Koulechov aidant –, des portraits de femmes plus libres, regardant frontalement l’objectif.
Plusieurs témoignages constituent la voix fictive d’une grand-mère dépeignant une époque pas si lointaine, faite de domination masculine, d’un patriarcat adoubé par l’État et l’Église. Un temps où la femme devait obéir, tenir le foyer, faire des enfants et répondre aux besoins sexuels du patriarche. La question sexuelle, centrale, cristallise toutes les tensions : viols et violences exercés par les hommes.

Le sujet est grave, mais le choix de l’animation – où l’on reconnaît la patte d’Émilie Pigeard – évite toute lourdeur illustrative. Un monde réduit à quelques traits essentialisés : arbres, maisons, femmes, hommes et sexes presque prototypiques, presque enfantins. Cette stylisation ouvre la voie à une distanciation.
Montrer le tragique sans le montrer : signe de pudeur, mais aussi de maturité. Ici, pas de cris ni de pathos appuyé, mais une représentation teintée d’esprit critique et d’humour. Satire avec les hommes-soldats-phallus ; comique amer dans les rapprochements (femme/maison) ; douceur ironique dans l’évocation du désir féminin, fait de rondeurs et de glissades. Le passage par l’animation permet la condensation ; la condensation permet la radicalité.

La référence ludique et anachronique aux “Nanas” de Niki de Saint Phalle éclaire cette vitalité cachée, presque circassienne, qui vient fissurer l’ordre patriarcal. Le refus du naturalisme fait ici des merveilles. L’écran noir, litote de la séquence sexuelle centrale, ouvre au suggestif et participe à l’équilibre tenu par le film : ne pas montrer frontalement la violence, mais en faire sentir le poids. Lorsque la suggestion touche à l’essentiel.
Arme critique, l’humour n’est pas toujours drôle. Il est parfois porté par une élégance du désespoir. Poussières, saletés, baves, marques indélébiles : le noir domine, comme sur un cahier griffonné sur un banc d’écolier. Un peu de rouge pour les femmes, de bleu pour les hommes. Mais nulle lumière. De là naît un humour plus noir, plus féroce encore, qui rapproche la grand-mère d’un petit chaperon rouge contemporain : faux conte, vrai macabre, où depuis toujours les femmes sont dévorées par le loup – les hommes.

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- Sur deux autres premiers longs sortis début mars 2026.


