Deux comédies en décalage contrôlé : Une fille en or et La poupée
Le deuxième long métrage de Jean-Luc Gaget, sorti le 15 avril, et le premier de Sophie Beaulieu, qui suivra à partir du 22, offrent des variations autour de l’axe de la rom-com, en jouant avec et en s’en écartant.
Ceux qui suivaient déjà l’actualité du court métrage durant les pétaradantes années 1990 se souviennent forcément de son nom. Jean-Luc Gaget avait alors signé plusieurs courts métrages ayant rencontré un large succès, au sein de la bande réunie autour de Laurent Bénégui à Magouric Productions. On citera surtout, à cet égard, Le bus (1994), La fenêtre ouverte (1995) et Liberté chérie (1996).
Le réalisateur avait logiquement enchaîné avec un long métrage, J’ai tué Clémence Acéra, en 2001, et… “ça s’est mal passé”, résume-t-il aujourd’hui. Avant de renchérir : “Longtemps, je me suis donc considéré comme un grand brûlé de la réalisation”, ce qui l’a conduit à se tourner vers la fonction de scénariste, non sans succès, et attendant finalement un quart de siècle pour signer de nouveau un long métrage – même s’il a assuré la finition de L’effet aquatique, de la regrettée Sólveig Anspach, décédée durant le tournage en 2015. Le duo aura beaucoup travaillé ensemble et Une fille en or est logiquement dédiée à la cinéaste prématurément disparue.

Produit par Eduardo Sosa Soria, ce film est lié à un ancien projet de Gaget, ressorti des cartons, et il a eu bien raison de le faire, livrant une comédie sentimentale sympathique (ce qui n’est pas péjoratif) et plutôt spéciale, puisque prenant comme héroïne – à nouveau une Clémence, ce prénom à tiroir – une presque quadragénaire célibataire et pas exactement casée dans la vie, qui partage son appartement avec un artiste loufoque et s’aperçoit n’être admirée, ni même estimée de personne. Pas même de son père, pour qui elle est toujours passée derrière et après sa sœur aînée (il l’appelle ainsi “mon petit n°2”).

Voilà un motif pas si fréquent à l’écran que le manque de confiance en soi, et la drôlerie et la tendresse de l’écriture de Gaget le mettent en relief, bénéficiant de la poétique nonchalance de Pauline Clément pour dessiner ce personnage atypique, dont on peut douter d’ailleurs que son futur la destine à une relation avec le patron rigide de de la boîte où elle est embauchée, surnommé de façon très significative “Paul Pot” ! D’ailleurs, le réalisateur lui-même écarte la perspective d’une happy end obligée, car là n’est pas l’essentiel ! Du début à la fin de film, Clémence, qui arpente toujours les rues de Paris à bicyclette, en tous sens et de jour comme de nuit, aura en revanche sans doute évolué dans le regard qu’elle porte sur elle-même.

La comédie romantique, Sophie Beaulieu s’en amuse et s’en détourne à son tour avec La poupée, projeté en début d’année au Festival de L’Alpe-d’Huez. Dans l’un de ses courts, c’était avec le film de gangsters qu’elle jouait, au-delà d’un titre évoquant plutôt le western (Je n’ai pas tué Jesse James, en 2017, avec Tcheky Karyo). Dans La poupée, un type lambda (Vincent Macaigne, who else ?) travaille dans une entreprise de vente de faux gazon dans le Jura (très beau cadre, d’ailleurs, que celui du lac de Vouglans) et bassine ses collègues avec sa femme, qu’ils n’ont jamais vue. Normal, cette Audrey est une poupée. Damned ! Et un jour, bien sûr, elle prend “inexplicablement” vie. En réalité pile au moment où le dit Rémi a rencontré au boulot une pétulante intérimaire davantage-de-son-âge (jouée par Cécile de France)…

Les enjeux narratifs se démultiplient et Sophie Beaulieu orchestre son récit avec habileté, évitant surtout toute dimension glauque dans le traitement du postulat (on est loin de Monique de Valérie Guignabodet, avec Albert Dupontel, en 2002) et en introduisant de nombreuses dosettes de débats animant l’époque, de façon bien sentie. L’humour est constamment présent, et la masculinité virile en prend pour son grade, Rémi ne faisant pas secret de ses failles et faiblesses.
L’enjeu de rendre son personnage attachant n’était pas si évident et le film y parvient, en neutralisant la bizarrerie originale de la situation – ce que le court métrage Salem, présenté en compétition à Clermont-Ferrand en 2021 (c’était lors de la “fameuse” édition en ligne) peinait quelque peu à accomplir, en versant dans le jeu de massacre familial échevelé (excessivement).

Sophie Beaulieu revendique comme référence le cinéma des frères Farrelly et ce n’est ici pas usurpé, jusque dans la construction de la poupée vivante incarnée par Zoé Marchal, dont l’apprentissage de la réalité est souvent savoureux, jusqu’à volontiers dérailler – voir l’allusion aux sorcières modernes et à leurs mystérieuses réunions en cercles, où Domi, la frangine de Rémi, emmène Audrey, qui y prend goût…
Au bout du compte, ou plutôt du conte, ceci dit, l’important pour la réalisatrice est tout simple : “Il n’y a pas de morale dans mon film. Je n’aime pas ça et puis je n’ai pas de vérité à transmettre.” Voilà qui est modeste et qui nous change de certaines tentatives jouant avec d’autres genres ces dernières années !
À voir aussi :
- Deux courts métrages avec Vincent Macaigne sur Brefcinema : La règle de trois et Le jour où Ségolène a gagné.
À lire aussi :
- Sur l’ouvrage La rom-com à tout prix, paru chez PlayList Society.


