Extrait

On ne peut pas tout faire en même temps, mais on peut tout laisser tomber d’un coup

Marie-Elsa Sgualdo

2013 - 15 minutes

Suisse - Fiction

Production : Terrain vague

synopsis

Tout commença sur un canapé. Il la regarda enlever ses vêtements et ils firent l’amour pour la première fois.

Marie-Elsa Sgualdo

Née en 1986 à La Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, en Suisse, Marie-Elsa Sgualdo a obtenu un Bachelor en réalisation à la HEAD-Genève (Haute école d'art et de design) en 2010 et un Master en scénario à l'INSAS (Institut national supérieur des arts du spectacle), à Bruxelles, en 2012.

Son premier court métrage, Vas-y je t'aime (2009), est notamment présenté au Festival de Locarno. Elle enchaîne avec Bam tchak (2010) et On the Beach (2012), lauréat du Bayard d’or du meilleur court métrage au FIFF, à Namur, et sélectionné à son tour à Locarno.

Son court métrage suivant, On ne peut pas tout faire en même temps, mais on peut tout laisser tomber d’un coup est sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, au Festival de Cannes, en 2013, ainsi que dans une cinquantaine de festivals.

À bras-le corps, son premier long métrage, sort en France le 27 mai 2026 après avoir été présenté au Festival de Venise l'année précédente.

Critique

C’est en tombant sur une carte postale lors d’une visite au Kunstmuseum de Bâle que l’idée est venue à Marie-Elsa Sgualdo. Une femme des années 1950 y apparaît allongée nonchalamment sur un canapé et lui rappelle sa grand-mère. La longue légende qui accompagne l’image inspirera le titre de son film à venir : un récit d’évasion, une histoire de femme en fugue.

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2013, ce troisième court signé par la jeune réalisatrice double diplômée de la HEAD de Genève et de l’Insas de Bruxelles s’empare d’images d’archives pour relater l’enfance d’une jeune fille dans la campagne suisse au milieu du XXe siècle. Alors qu’en cette fin mai sort en France À bras-le-corps, son premier long métrage de fiction, voilà qui permet de constater que la cinéaste, vingt-six ans à l’époque, avait déjà rivé au cœur le projet de mettre en scène des destins de femmes ancrés dans l’esprit d’une époque. Portée par une voix off à la première personne, cette histoire part du réel d’une histoire individuelle pour rejoindre, grâce aux outils de la fiction, une échelle collective et sociologique.

Nous sommes dans les années 1940-50, au nord-ouest de la Suisse, dans le massif du Jura, sur les reliefs du canton de Neuchâtel. Marie-Elsa Sgualdo a divisé son récit en séquences chapitrées. La trivialité et la matérialité des premiers intitulés fleurent bon les Mythologies de Roland Barthes : “Le canapé”, “La machine à laver” ou encore “Le twist”. Les archives audiovisuelles disposées sur la table de montage proviennent des fonds de la RTS, la Radio-télévision suisse. Essentiellement en noir et blanc, ces images documentent le quotidien de familles de la même époque, le travail à la ferme, la rudesse des conditions domestiques sans frigo ni chauffage, ainsi que la vie au grand air. À travers ces visages, le film inscrit la trajectoire du jeune couple au centre de son récit dans le mouvement d’une génération entière. Son traitement de la destinée des femmes de cette famille rencontre le travail récent de Gabrielle Stemmer dans La grève, moyen métrage adapté de l’ouvrage d’Ovidie La chair est triste, hélas, et réalisé à partir d’archives audiovisuelles.

Deux figures de femmes sont racontées par l’entremise de la voix off qui accompagne le film, interprétée par la comédienne Julia Perazzini. La tante Blublu, qui rêve d’une autre vie aux États-Unis, et la figure centrale de la mère, si belle aux yeux de sa fille, la narratrice, influencée dès le plus jeune âge par le regard patriarcal des adultes : “J’avais peur de devenir accessoire face à sa beauté.” Parvenue à s’échapper d’un mariage violent au prix d’une fuite qui privera ses enfants de sa présence, l’entêtement de cette maman disparue rappelle celui du personnage incarné par Laure Calamy dans le moyen métrage d’Alain Guiraudie On m’a volé mon adolescence (2007). Héritière du douloureux souvenir de cette absence, la narratrice construira pas à pas son identité autour de ce manque, et en lutte contre le mythe de la féminité.

Le film ayant été réalisé quelques années avant le mouvement #MeToo, il faut souligner le courage présent pour nommer des épisodes de violences conjugales et sexuelles, exprimer les mécaniques de culpabilité à l’œuvre chez une enfant victime d’inceste. De par ces thématiques, Marie-Elsa Sgualdo s’inscrit dans une parenté avec l’œuvre littéraire d’Annie Ernaux. Toutes deux dépeignent la même nature enthousiaste pour l’école, la foi en l’enseignement, le rejet que suscite cet enthousiasme au sein de la famille, puisqu’il n’est pas question en tant que femme d’exercer un esprit critique.

Les archives présentes ici ne comportent pas de dialogue, à l’exception des dernières images, dans lesquelles des jeunes filles réagissent face caméra à la question de la journaliste : “Qu’est-ce que c’est, pour toi, l’aventure ?” “Partir, par exemple aux Indes, et rapporter un film, quelque chose de constructif”, répond une petite fille d’une dizaine d’années. Une réponse qui incarne à elle seule la destinée de l’écrivaine et reporter suisse Anne-Marie Schwarzenbach, à qui la comédienne Julia Perazzini prêtait son visage dans un long métrage réalisé en son hommage : Je suis Anne-Marie Schwarzenbach, de Véronique Aubouy (2015). Un clin d’œil complice, en forme d’ultime hommage à la perspective souhaitée de l’émancipation pour toutes.

Cloé Tralci

Réalisation, scénario et montage : Marie-Elsa Sgualdo. Son : Yanick Gerber, Martin Stricker. Voix : Julia Perazzini. Production : Terrain vague et RTS (Radio Télévision Suisse).

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