Mercy (Nåde)
Hedda Mjøen
2025 - 27 minutes
Norvège - Fiction
Production : True Content, Kruela Film
synopsis
Après une rencontre fortuite avec son ancien meilleur ami Petter, accusé de viol, Guro est confrontée à un terrible dilemme moral : doit-elle le soutenir, au péril de sa réputation et de son estime de soi, ou rompre le lien en abandonnant quelqu’un en qui elle avait le plus confiance ?
biographie
Hedda Mjøen
Née à Oslo en 1981, Hedda Mjøen est une écrivaine et réalisatrice norvégienne, dont le court métrage de fiction Nåde – Mercy en version anglaise internationale – est la première réalisation pour le cinéma après plusieurs expérience sur des séries TV.
Inspiré de faits réels, le film a reçu dans son pays l'Amanda du meilleur court métrage en 2025. Il a également été présenté à Grimstad, en Norvège, et à Valladollid, en Espagne.
Critique
Ces dernières années, le cinéma d’auteur venu d’Europe du Nord a investi un champ plutôt rare : la casuistique. Les films s’inventent comme laboratoires d’analyse des cas de conscience, tout en les ancrant dans la vie quotidienne. Loin d’apporter des solutions toutes faites, l’expérience spectatorielle porte sur chaque cas dans ce qu’il a d’interrogatif (autant que trouble). On peut ici songer au cinéma du suédois Ruben Östlund, remarqué pour Snow Therapy (2014) puis doublement palmé pour The Square (2017) et Sans filtre (2022). Ses films placent les personnages devant des questions morales frappantes : comment reconnaître avoir subrepticement abandonné son épouse et ses enfants alors que ces derniers se trouvaient en danger ? La valeur d’une personne dépend-elle de ce qu’elle possède et de sa position sociale, ou de ce qu’elle est capable d’apporter aux autres ? Quand on acquiert le pouvoir après avoir été dominé, faut-il l’utiliser pour instaurer plus de justice ou pour reproduire les mêmes rapports de domination à son profit ? La jeune cinéaste norvégienne Hedda Mjøen suit une trajectoire similaire en explorant les dilemmes éthiques en les associant à des sujets sensibles (racisme, religion, violence sexuelle, santé mentale).
Dans Mercy (Nåde en VO, soit “miséricorde”), Hedda Mjøen met en scène le dilemme moral auquel se trouve confrontée une trentenaire nommée Guro. Un jour, en faisant ses courses, elle tombe par hasard sur son ancien meilleur ami légèrement plus âgé qu’elle, Petter. Or ce dernier a récemment fait la une des médias du fait d’avoir été accusé de viol par plusieurs femmes. Guro éprouve de l’empathie pour son ami qu’elle perçoit comme déprimé, au bord de la déchéance. Mais comment l’entourage de Guro, en particulier ses amies, va-t-il réagir ? Comment continuer de travailler avec ses collègues alors qu’elles sont directement en lien avec les victimes des viols ? La cinéaste reste constamment arrimée au point de vue de son personnage principal ; les plans rapprochés invitent le spectateur à être au plus proche de ses réactions, et surtout de l’ambiguïté qui l’habite. Toutefois, la mise en scène montre comment ses relations avec son entourage se transforment progressivement. Elle montre comment l’attitude de Guro devient l’objet d’un rejet. Son environnement se voit de plus en plus déserté, comme le souligne le dernier plan du film.
Le spectateur est amené à se projeter dans une situation qui, aussi troublante soit-elle, pourrait le concerner. Comment rester ami(e) avec une personne que l’on soupçonne pourtant d’être capable d’agressions sexuelles ? Est-ce qu’avoir de l’empathie envers un tel individu annule la solidarité nourrie envers les victimes de viols ? Ai-je des devoirs concrets envers les autres, même lorsque cela me coûte quelque chose ? Le doute persiste. Mercy évite toutefois le double écueil qui aurait consisté à nier la douleur des victimes (bien que située hors-champ, celle-ci est palpable) et à s’aveugler quant à l’aspect stratégique de la démarche de Petter (laquelle est loin d’être désintéressée). Aussi le film refuse-t-il toute simplification, laissant l’œuvre en tension entre mépris et pitié, rejet et altérité, nécessité de la justice et besoin d’indulgence.
On retiendra finalement que Guro, mise face aux contradictions inhérentes à son comportement, refuse clairement de prendre parti pour le présumé coupable. Les raisons de ce refus pourraient être discutées. Toujours est-il que cette vision sans pitié ouvre une brèche, constatant l’impasse rencontrée par l’être humain encombré par un type très contemporain de double contrainte.
Mathieu Lericq
Réalisation et scénario : Hedda Mjøen. Image : Alvilde Horjen Natersta. Montage : Trude Lirhu. Son : Andreas Lindberg Svensson et Anna Nilsson. Interprétation : Gine Cornelia Pedersen, Eivin Nilsen Salthe, Ingvild Holthe Bygdnes, Sarah Francesca Brænne, Hana Mathai, Maria Austgulen, Eivin Nilsen Salthe et Amalie Kro. Production : True Content et Kruela Film.


