Extrait

Tout va bien

Laurent Scheid

2015 - 22 minutes

France, Belgique - Fiction

Production : Les Produits Frais

synopsis

Depuis quelques jours Raphaël a reçu son billet d’écrou. S’agissant d’une courte peine, l’usage veut qu’on le renvoie directement chez lui en l’attente d’un bracelet électronique. Il a donc décidé de ne prévenir personne.

Laurent Scheid

Laurent Scheid est un réalisateur et documentariste belge, diplômé d’un master en droit à l’université de Louvainet qui s’est orienté vers le cinéma en se formant sur les plateaux comme assistant réalisateur durant une douzaine d'années. 

En 2015, il signe Tout va bien, un court métrage nommé l'année suivante aux Magritte du cinéma et pré-sélectionné aux César. Le film reçoit aussi le pric Beaumarchais au Festival européen du film court de Brest.

Laurent Scheid alterne ensuite fictions, documentaires (le court Simon en 2018) et séries avant de réaliser en 2024 Jeux de bal, un premier long métrage documentaire résultant d’un travail au long cours autour du lien social et de la mémoire collective. Il a également réalisé des portraits d’artistes pour le Théâtre de Namur.

Critique

Car nous sommes des corps, nous sommes avant tout, principalement et presque uniquement des corps”. Les mots sont extraits du roman de Michel Houellebecq La possibilité d’une île. Au début du film, on les entend prononcés hors champ et, dans le cadre, un jeune homme fait, ou tente de faire de même. Il est incarné par le comédien wallon Thomas Coumans, vu récemment dans Kika d’Alexe Poukine. On ne sait pas où on se trouve, mais on a l’impression d’apercevoir une robe d’avocat accrochée à un porte-manteaux en fond de champ, un peu floue. L’exercice, en tout cas, s’interrompt vite car Raphaël Dewin – c’est son nom – semble ailleurs, peu concentré. Son interlocuteur évoque une “affaire” et un “billet”, ce qui est énigmatique, puis une certaine Sylvia, qui a sa première le lendemain, ce qui l’est moins : on en conclut que sa femme est une actrice. Un cut et une scène de lit occupe l’écran, frontale et intense, qui réunit Raphaël et Sylvia ; il s’agit bien de corps, visiblement, au cœur du récit qui s’ouvre.

Pourtant, on ne reverra pas Sylvia (Margot Bancilhon, que l’on regrette de ne pas croiser plus souvent) après une conversation évasive sur la fameuse contrariété frappant son compagnon et un rapide au revoir, le lendemain matin. Car Raphaël va porter son corps, et tout le reste, dans un endroit inattendu, ouvrant toute une nouvelle géographie, derrière une imposante porte devant laquelle il semble minuscule. Les informations nous parviennent au compte-goutte, mais il est établi que ce garçon a des ennuis avec la justice. Il a reçu un billet d’écrou et doit purger une courte peine, sans qu’on sache exactement pourquoi – un accident, dira-t-il simplement, plus tard, à un codétenu l’interrogeant… Car ce fils de bonne famille, comme on dit (ou disait), voit son destin basculer quand sa certitude de porter un bracelet électronique se mue en incarcération pure et simple. Et immédiate. Or il n’a pas dit à Sylvia, ni à quiconque, qu’il venait là ce matin. Dans sa tête, brutalement, il y a maldonne. Il va devoir passer un coup de fil, ce qui devient une gageure dans le cadre judiciaire et carcéral.

C’est toute la force de ce court métrage à la forme assez épurée que de saisir le moment où le quotidien chavire dans une autre dimension, imprévue, et où la liberté de se mouvoir se voit en un clin d’œil invalidée dans le huis clos d’une maison d’arrêt. Avec ses règles, ses codes, ceux qui y font simplement leur boulot, sans animosité et sans bienveillance non plus, et ceux qui sont contraints d’y demeurer. Des taulards qui ne sont pas forcément les brutes que le cinéma nous a habitués à voir, mais qui vivent juste là leur pauvre vie, subissant la bouffe dégueulasse et le manque d’espace.

Loin des clichés, Laurent Scheid utilise sobrement les silences, les gestes, les regards, la banalité des situations pour saisir ce qui se joue pour son personnage, à qui tout s’est mis à échapper en un instant. L’ironie du titre résonne dans l’appel qu’il parvient finalement à passer à son amie, toute tournée vers la première de sa pièce, où elle l’attend sans faute. Le corps mouvant, baisant et dansant des séquences du début est devenu empêché. Tout ne va pas si bien…

Christophe Chauville

Réalisation et scénario : Laurent Scheid. Image : Joachim Philippe. Montage : Fillnerova Lenka. Son : Philippe Charbonnel, Charles Deville et Jean-Barthelemy Velay. Interprétation : Margot Bancilhon, Laurent Capelluto et Thomas Coumans. Production : Les Produits Frais.

À retrouver dans