L’envoûtement
Nicolas Giuliani
2023 - 46 minutes
France - Fiction
Production : Les Films Hatari
synopsis
Dans un établissement maraîcher qui accueille et fait travailler des personnes en situation de handicap, un couple d’amoureux tous deux déficients mentaux, Bruno et Céline, vit en parfaite harmonie. Jusqu’au jour où Lucie intègre l’équipe des éducateurs.
biographie
Nicolas Giuliani
Nicolas Giuliani est à la fois réalisateur, assistant à la réalisation, scénariste et monteur. Après des études de lettres et de cinéma, il est sorti diplômé du Master 2 professionnel de réalisation documentaire à Grenoble 3/Ardèche Images. Il a travaillé durant une dizaine d’années chez Potemkine Films où il a dirigé une collection DVD consacrée au cinéma documentaire.
Il a notamment réalisé Les louves (Bizibi, 2013), Élio (Apaches Films, 2015), Châteaux (2018) et L'envoûtement (2023). Ce moyen métrage produit par les Films Hatari a été présenté à Clermont-Ferrand et à Brive, où il a remporté le Prix du public et le Prix Ciné+.
C'est le cas aussi de son film suivant, Seule la tendresse, une œuvre de 50 minutes pour laquelle il prolonge sa collaboration avec la même société de production. Il se lance alors dans l'écriture d'un projet de premier long métrage, pour l'heure intitulé Rudy du dimanche au mardi, tout en adaptant pour la scène Les chambres closes de Germaine Aziz, en compagnie d'Élise Lhomeau, qu'il a dirigée dans ses deux derniers moyens métrages. La pièce devrait être jouée au Théâtre du Rond-Point à la rentrée 2026.
Critique
Présenté en compétition à Clermont-Ferrand en 2024 avant de recevoir le Prix du public à Brive et celui des étudiants de la Sorbonne nouvelle à Côté court, à Pantin, L’envoûtement est un moyen métrage qui peut néanmoins diviser. Peut-être parce qu’il met en scène un couple de déficients mentaux, Bruno et Céline, tous deux interprétés par des personnes en situation de handicap. À la lisière du documentaire et de la fiction, le film s’aventure dans l’insaisissable étrangeté de leur quotidien. Pourtant, loin du voyeurisme ou de l’apitoiement, le handicap mental n’est pas le sujet du film. Peut-être plutôt un point de départ : celui d’une volonté de dépasser ce qui dérange pour aller vers l’exploration d’autres réels.
En effet, le travail de Nicolas Giuliani et de son équipe se situe au croisement entre captation du réel, pratique artistique et engagement collectif. Le lien avec des personnes en situation de handicap s’est déployé très largement au-delà du film. En explorant des “ESAT” (établissements qui accueillent et proposent un travail aux personnes concernées), une partie de l’équipe a pu s’investir et explorer des pistes, proposer des ateliers de cinéma pendant plusieurs mois, et découvrir la troupe d’interprètes dont sont issus ceux qui tiennent les deux rôles principaux dans le film, Guillaume Douadaine et Manon Carpentier. On imagine les relations qui se sont tissées, des partages, des échanges dont chacune et chacun a pu s’enrichir, s’imprégner. C’est avec une subtilité brute que se retrouvent au long du film des expériences sensorielles et temporelles singulières.
Dès le premier plan – un plan large de nature presque plongée dans la nuit, d’où finit par surgir Bruno –, on se retrouve à mi-chemin entre l’immensité et l’insignifiance ; on tâtonne pour trouver l’échelle, pour démêler ce qui relève de la nature, du feuillage, de l’éclairage, de la perception. On tend l’oreille pour capter autre chose que les bruissements et les bourdonnements ; on est à l’affût autant qu’on s’installe pour contempler et prendre son temps. Avec Bruno, dans sa temporalité si particulière, l’attention est portée aux plantes, à leur feuillage et leur manière de pousser, mais aussi aux pierres, à leur texture et à leur forme, à ce qu’elles pourraient peut-être révéler ou receler. Sans pour autant les comprendre, on entre dans les rites du personnage, dont on perçoit les angoisses, les joies, les croyances.
À travers ce rapport singulier au monde et au temps, ce sont d’autres possibilités qui s’ouvrent : les interstices s’installent. À l’image de la casquette jaune de Céline, miraculeusement portée par les eaux et les circonstances jusqu’au cœur de Bruno, le monde de l’éducatrice (interprétée par Élise Lhomeau) et celui des résidents se rejoignent, l’épouvante et la magie se côtoient, le réel et le merveilleux s’entremêlent. Entrevoir d’autres réels devient l’opportunité de questionner ce qui nous échappe, ou ce qui nous inquiète, et de tenter de s’en affranchir pour laisser la place au surgissement.
Marie-Anne Campos
Article paru dans Bref n°130, 2025.
Réalisation et scénario : Nicolas Giuliani. Image : Christophe Chauvin. Montage : Julien Soudet. Son : Laurent Blahay, Colin Favre-Bulle et Matthieu Deniau. Interprétation : Guillaume Drouadaine, Manon Carpentier, Élise Lhomeau et Jean-Paul Dubois. Production : Les Films Hatari


