Il faut regarder le feu ou brûler dedans

Jonathan Vinel, Caroline Poggi

2022 - 18 minutes

France - Fiction

Production : 444 Films

synopsis

En Corse, une jeune femme choisit de soigner la terre en la brûlant.

Jonathan Vinel

Né à Toulouse en 1988, Jonathan Vinel étudie le montage à la Fémis. Il y réalise plusieurs courts métrages, notamment Prince, puissance, souvenirs (2012), Notre amour est assez puissant (2014), et Notre héritage (2015). Après sa sortie de l'école, il réalise Martin pleure (2017), sélectionné dans de nombreux festivals tels que la Berlinale, IndieLisboa, le Festival du film de Londres et Nouveau Cinéma de Montréal.

En plus de ses réalisations individuelles, il a réalisé plusieurs films avec Caroline Poggi avec qui il forme un duo. Leur court métrage Tant qu'il nous reste des fusils à pompe reçoit en 2014 l'Ours d'Or de la Berlinale. Ils réalisent ensuite les courts métrages After School Knife Fight (2017), Bébé colère (2020) et Il faut regarder le feu ou brûler dedans (2022), qui rencontrent tous un succès considérable en festivals.

Leur premier long métrage, Jessica Forever, sorti en salles en mai 2019, a notamment été sélectionné à la Berlinale et au Festival international du film de Toronto, et leur deuxième, Eat the Night, est sélectionné à la Quinzaie des cinéastes au Festival de Cannes 2024.

En 2026, le duo revient à la prise de vue réelle avec The Blessing, une fiction courte hybride et musicale présentée à son tour à Locarno.

Caroline Poggi

Caroline Poggi est née en 1990 à Ajaccio. Elle a étudié le cinéma à Paris 7 et Paris 8 ainsi qu’à l'Université de Corse, où elle réalise Chiens (2012), primé au festival Tous Courts d'Aix en Provence et au Festival International du court métrage de Lille. Elle réalise également un film pour le Grec, Toys on Fire, en 2016.

En plus de ses réalisations individuelles, elle a réalisé plusieurs films avec Jonathan Vinel avec qui elle forme un duo. Leur court métrage Tant qu'il nous reste des fusils à pompe reçoit en 2014 l'Ours d'Or de la Berlinale. Ils réalisent ensuite les courts métrages After School Knife Fight (2017), Bébé colère (2020) et Il faut regarder le feu ou brûler dedans (2022), qui rencontrent tous un succès considérable en festivals.

Leur premier long métrage, Jessica Forever, sorti en salles en mai 2019, a notamment été sélectionné à la Berlinale et au Festival international du film de Toronto, et leur deuxième, Eat the Night, est sélectionné à la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2024.

Le tandem Poggi/Vinel enchaîne alors deux courts métrages intégrant l'animation 3D : La fille qui explose (2024) et Comment ça va ? (2025). Le premier est – entre autres – sélectionné au Festival de Locarno, le second à la Berlinale.

En 2026, le duo revient à la prise de vue réelle avec The Blessing, une fiction courte hybride et musicale présentée à son tour à Locarno.

Critique

Et si, pour une fois, tout cramait pour de bon ? Caroline Poggi elle-même s’extirpe d’un lit de camp au fond des bois. Survêtement noir, capuche, jerrican rouge : l’équipement d’une guérillera à elle seule. Il y a des voitures à incendier, des maisons à faire flamber, peut-être un maquis entier à rayer de la carte. Autour d’elle, les montagnes corses sont grignotées par des lotissements dont les parpaings nus, alignés au cordeau, ressemblent déjà à des ruines. Ces maisons n’ont pas encore accueilli leurs premiers habitants qu’elles semblent déjà mortes. Et cette femme qui dort dehors s’apprête à leur mettre le feu. Drôle de manière de défendre son territoire. 

Le titre, Il faut regarder le feu ou brûler dedans, sonne comme un ultimatum. Né au cours d’une résidence à Providenza, en 2021, le film cultive une drôle d’idée de la guérison. À la lente disparition d’un paysage sous le béton, opposer la soudaineté des flammes. Quelques secondes pour défaire ce qui aura mis des années à défigurer la montagne. L’incendie serait un dernier geste d’amour, celui d’une femme qui ne supporte plus de voir disparaître ce qu’elle aime. 

Mais à qui la pyromane en veut-elle exactement ? Dans la scène d’introduction, sur les paysages s’impriment en grosses lettres roses les paroles d’une chanson pop : ceux qui parlent trop, les faux amis, tous les gens qu’on voudrait tuer. Ailleurs, une voix off prête aux flammes une vie secrète, jusqu’à entendre une mélodie dans chaque brasier. D’un côté, l’amour presque mystique de la terre. De l’autre, une collection de petites haines, de rancunes tenaces, de fantasmes meurtriers. La révolte n’en devient que plus difficile à saisir, quelque part entre le sabotage politique et le règlement de comptes personnel. 

Cette violence née de l’amour contrarié travaille depuis longtemps le cinéma de Caroline Poggi et Jonathan Vinel. De Tant qu’il nous reste des fusils à pompe (2014) à Eat the Night (2024), leurs personnages cherchent des refuges, des familles, des formes d’attachement dans des mondes qui semblent toujours sur le point de les leur arracher. Mais ici, quelque chose s’est inversée. La catastrophe devient l’objet d’un désir. Il ne suffit plus de maudire le monde : autant lui foutre le feu. 

Et le film prend feu à son tour. Images verticales d’incendies captées au téléphone, canadairs en action, paysages d’une douceur presque touristique, flammes incrustées derrière les fenêtres d’une maison ou près d’un visage : les formats et les grains se heurtent, les provenances se brouillent. Dans les fougères surgissent des musiciens, pareils à des génies des bois, dont les souffles et les larsens semblent arracher une voix au brasier. Dans les plans de fiction, les flammes ont quelque chose de dérisoire, parfois même de grotesque. Des flammes de pixels qui ne consument rien, mais viennent s’accrocher aux crânes et aux écorces. Tandis que les flammes documentaires brûlent pour de vrai. Le film déborde ainsi la seule révolte contre la bétonisation de la Corse. Il réalise un fantasme de destruction, propre au cinéma, à l’art en général : tout brûler sans rien détruire jamais. Ce dernier plan viendra le montrer avec un calme olympien : à devenir, paisiblement, le foyer de son propre feu. 

Arnaud Hallet 

Réalisation, scénario et image : Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Montage : Jonathan Vinel. Son : Victor Praud et Olivier Voisin. Interprétation : Caroline Poggi, Pan Daijing et Bendik Giske. Production : 444 Films.

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Rencontre avec Caroline Poggi et Jonathan Vinel