Extrait

Je vous salue, Sarajevo

Jean-Luc Godard

1993 - 2 minutes

Suisse - Documentaire

Production : Périphéria

synopsis

Conçu à partir d’une photographie de Ron Haviv prise à Bijeljina, le 31 mars 1992, dans les premiers jours de la guerre de Bosnie, où vient d’avoir lieu l’un des premiers épisodes d’épuration ethnique, Je vous salue, Sarajevo dénonce l’acte de guerre et la torture.

Jean-Luc Godard

Jean-Luc Godard, de nationalité suisse, est né en 1930. Issu de la moyenne bourgeoisie protestante, il grandit entre la Suisse et la France. C’est à Paris, où il étudie l’ethnologie, qu’il rencontre, en 1952, François Truffaut, Jacques Rivette et Éric Rohmer, futurs grands cinéastes de la Nouvelle Vague.

Sous le pseudonyme d’Hans Lucas, il débute dans la critique cinématographique dans La gazette du cinéma avant de devenir l’une des principales plumes des Cahiers du cinéma.

Il réalise plusieurs courts métrages entre 1954 et 1958. Tous les garçons s’appellent Patrick, sorti en 1957, rencontre un vif succès. Il annonce ce que sera la Nouvelle Vague de par sa narration discontinue, ses décors naturels et la jeunesse de ses acteurs. Son premier long métrage, À bout de souffle, est emblématique de ce mouvement cinématographique. Le film est en rupture avec les formes du cinéma classique. Il réalise ensuite Le petit soldat censuré en raison de la guerre d’Algérie. Deux de ses plus grands succès sortent dans les années 1960,  Le mépris (1963) et Pierrot le fou (1965). Ce dernier marque la fin de sa période romanesque et poétique

Les films suivants sont caractérisés par une narration rétrécie et une forme plus expérimentale. À partir de La Chinoise (1967), le cinéma de Godard devient plus militant. Il intègre le groupe Dziga Vertov pour qui la forme esthétique doit être au service du message politique. Il va s’intéresser à la vidéo qu’il considère à égalité avec le cinéma, et, en ce sens, va créer l’atelier de recherche Sonimage. En 1980, Godard retourne à un cinéma de fiction avec Sauve qui peut. Ce film avec Jacques Dutronc et Nathalie Baye, entre autres, revisite les figures mythologiques et les confronte au monde moderne. Il réalise, en 2010, Film socialisme, un triptyque réflexif sur l’Europe d’aujourd’hui, qui revient sur l’ensemble de son œuvre.

Son dernier film, Le livre d'image, a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2018. Il est décédé le 13 septembre 2022, chez lui à Rolle, à l'âge de 91 ans.

Critique

“Comprenez que je fasse attention à ce que disent les images en même temps qu’à ce qu’elles taisent ; à ses millions de Juifs, de Tziganes, de lutteurs en tous genres, que l’on “célèbre” aussi ces jours, en oubliant qu’au stade ultime la langue allemande les décora du nom de “musulmans”, ce qui nous conduit à Sarajevo, n’est-ce pas ? ”.

Jean-Luc Godard écrit cette lettre à la secrétaire du Festival de Berlin en février 1995, deux ans après avoir réalisé Je vous salue Sarajevo. Ces propos signifient combien le cinéaste a fait de la tragédie yougoslave et du martyr de la Bosnie-Herzégovine et de sa capitale un combat pour lequel il joua le rôle d’éveilleur indigné, y revenant inlassablement dans ses films successifs : Hélas pour moi (1993), For Ever Mozart (1996), Éloge de l’amour (2001) et Notre musique (2004). 

Comme Je vous salue Sarajevo, cette lettre souligne moins le retour du tragique de l’histoire sur le continent européen que sa suite implacable, ici même où le XXe siècle aurait commencé en 1914 avec l’assassinat d’un archiduc austro-hongrois. Premier vertige de ce film construit à partir d’une image médiatique, journalistique : d’autres images et temporalités reposent en elle – l’histoire des bourreaux et des innocents qui peuplent l’histoire humaine et hantent ce siècle finissant. 

On avait fini par identifier Biljana Vrhovac, à terre, la robe tachée de sang, s’apprêtant à être frappée par un soldat, alors que deux de ses semblables détournent le regard. Le regard, c’est précisément ce que Godard met au travail, le sien, le nôtre. La grandeur de Je vous salue Sarajevo tient au fait d’être un poème bouleversant autant qu’un essai fulgurant convoquant dans une sorte de nudité les éléments du cinéma – image, musique, texte, voix. C’est aussi une prière bouleversante pour les victimes de la barbarie et un retour de Godard au ciné-tract, à l’agitprop. Alors que ce film est réalisé au mitan de son grand projet des Histoire(s) du cinéma (1988-1998), cette superposition des gestes nous fait accéder aux virtualités et potentialités du cinéma et de l’image, à partir de l’idée de remontage. Le cliché de Ron Haviv se trouve ainsi recadré en dix-neuf fragments, pour nous faire cheminer vers sa grande cruauté, sa terrible vérité, unissant, dans un même mouvement, la dramaturgie, l’éthique et l’analyse. 

Invoquant, avec son art de la citation et de la diction, Georges Bernanos et Louis Aragon, Godard se réfère à l’esprit de résistance, une façon de dénoncer l’apathie des gouvernements et de l’Union européenne, spectateurs, parfois aux toutes premières loges, de cette tragédie. Longtemps, l’ultime image en noir et blanc qui finit engloutie dans une fermeture à l’iris fut décrite comme énigmatique. On sait désormais qu’elle fut prise par Hugo Jehle, que l’on y voit l’acteur Klaus Herm sur le tournage de Geister trio, pièce écrite et réalisée par Samuel Beckett pour la télévision allemande. Une silhouette aux longs cheveux est abaissée sur une sorte d’écuelle, on ne pourra jamais savoir s’il s’agit de nausées ou de vomissements. 

Arnaud Hée 

Réalisation, scénario, montage : Jean-Luc Godard. Image : Izet Kutlovac. Son : François Musy. Musique : Arvo Pärt. Production : Périphéria.

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