En salles 21/05/2026

Vers sa destinée : À bras-le-corps de Marie-Elsa Sgualdo

Réalisatrice suisse originaire du canton de Neuchâtel, Marie-Elsa Sgualdo signe son premier long métrage après plusieurs courts métrages remarqués dans les festivals internationaux. À bras-le-corps sort en France le 27 mai et un focus lui sera alors consacré sur Brefcinema, en partenariat avec Swiss Films.

Après Foudre, signé Carmen Jaquier et sorti au cinéma dans l’Hexagone il y a deux ans, une nouvelle jeune réalisatrice suisse s’affirme, également dans le registre du film d’époque et avec pour héroïne une jeune fille luttant contre les conventions et cherchant à s’émanciper.

Dans À bras-le-corps (distribué par Wayna Pitch le 27 mai), il s’agit d’Emma, qui vit dans le Jura suisse, donc en territoire neutre, pendant la Seconde Guerre mondiale et qui, à l’âge de quinze ans, est forcée par un jeune homme issu de la bourgeoisie et tombe enceinte. Ses rêves d’études s’évanouissent et son destin bifurque, à travers un mariage non prévu (non pas avec le géniteur, mais un villageois) et qui échoue rapidement, mais aussi par le biais de la volonté affirmée de travailler pour s’assumer d’un point de vue financier et d’avancer dans la compréhension progressive d’une mère l’ayant soi-disant abandonnée, ainsi que sa famille, pour un amant (selon les rumeurs propagées dans le coin). 

On mesure vite toute l’ambition narrative du film, entre portrait d’une toute jeune fille confrontée à un milieu social traditionnel (et protestant) hostile et la peinture, en filigrane, d’un contexte historique lourd et complexe, la neutralité suisse ne la tenant pas pour autant en dehors des enjeux du conflit, l’attitude envers les réfugiés, juifs en premier lieu, étant une question posée au niveau collectif comme individuel.

Dans les décors somptueux du massif du Jura, impeccablement filmés par le chef-opérateur wallon Benoît Dervaux, la réalisatrice née à La Chaux-de-Fonds et passée par la HEAD, à Genève, puis par l’INSAS, à Bruxelles, n’a pas choisi la facilité et si la facture de son premier long peut apparaître classique, comme on le pense souvent des films dits en costumes, ce n’est pas aussi basique. Et il est bel et bien porté par l’indignation et la rébellion que son personnage principal a chevillées au corps. Lila Gueneau, remarquée il y a quelques années dans le duo de sœurs du court métrage de Maïté Sonnet Massacre, porte la figure d’Emma avec conviction, bien avant le début des luttes féministes que l’Europe allait finir par connaître.

On ne saurait se retenir de rapprocher ce regard engagé avec le court métrage présenté par Marie-Elsa Sgualdo à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, en 2013 : On ne peut pas tout faire en même temps, mais on peut tout laisser tomber d’un coup (en VF). Derrière ce titre à rallonge, on trouve un savant montage d’archives, faisant naître l’existence d’une femme du siècle passé, dont les morceaux épars convergent pour donner une cohérence au récit. Un exercice virtuose, qui expose déjà en toile de fonds les problématiques de la libération de la femme au fil des décennies. 

Plus convenu peut apparaître, en tout cas sur son postulat de narration, On the Beach, réalisé en 2012. Dans cette chronique adolescente estivale où une jeune adolescente est sujette à un premier émoi alors qu’elle est tentée au contraire de s’en défendre, afin de ne pas suivre le mauvais exemple de sa mère frivole partie avec un bellâtre, exactement sur la même schéma que la mère d’Emma, incarnée par la comédienne belge Sandrine Blancke, dans À bras-le-corps.

Le motif du mariage tournant à la débâcle était implicitement aussi au cœur de Bam tchak, où une jeune mère (jouée par Laetitia Dosch dans l’un de ses tout premiers rôles à l’écran, en 2010), redoutait le moment où elle devrait se séparer de sa fille pour la rendre à son ex. La pression masculine, éventuellement toxique, n’a pas tant changé que cela entre 1945 et le début du XXIe siècle, mais du mieux apparaît et l’émergence de jeunes femmes s’emparant du sujet au cinéma y participe, dans toute la francophonie (À bras-le-corps est une coproduction entre la Suisse, la Belgique et la France) et bien au-delà.

Christophe Chauville

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