En salles 22/09/2020

Aude Léa Rapin et ses immortels héros : rencontre

Son premier long métrage, Les héros ne meurent jamais, sera en salles à partir du 30 septembre. L’occasion était immanquable de nous entretenir avec celle qui avait attiré l’attention dès son premier court métrage et qui figurait au sommaire de Bref n°124, paru début 2019 : Aude Léa Rapin.

Les héros ne meurent jamais a été présenté à la Semaine de la critique en 2019, puis sa sortie a été décalée plusieurs fois à cause de la crise sanitaire liée au coronavirus : est-ce que cette situation a été délicate à vivre ?

La sortie était prévue le 6 mai dernier et au moment où elle a été annulée, nous étions collectivement dans une situation délicate et la sortie contrariée d’un film me semblait alors le moindre des soucis. Je savais qu’elle aurait lieu un jour où l’autre, quand cela serait à nouveau possible de l’envisager. 

Ce premier long bouclait-il, selon vous, un cycle après vos trois courts ou moyens métrages ?

Oui, tout à fait: il s’inscrit dans la continuité d’un même geste, ou plutôt la fin d’un cycle, oui… Mes trois courts métrages et ce long se sont fait sensiblement de la même manière : une esquisse de  scénario, une économie minimale, et une petite équipe, avec des amis et des fidèles collaborateurs. Cela a été formidable pour moi de pouvoir faire tous ces films dans un élan de recherches, d’expérimentations. 

Comment s’est construit le projet et sa forme si particulière ? Comment la caractériseriez-vous ?

Au départ, c’était une idée qui est venue de la rencontre fortuite avec un monsieur qui faisait la manche en conférant des noms et des histoires aux gens qui passaient devant lui. J’ai décidé de le prendre comme le point de départ de ce film en imaginant ce que cela produirait si un passant était troublé au point de croire à l’histoire qui lui était prêtée. J’avais l’intuition qu’au lieu de faire un thriller ou un film totalement absurde, je pouvais juste poursuivre la quête de personnages ayant besoin de jouer avec la vérité et la croyance pour faire avancer le fastidieux chemin de leur vie. 

À partir de là, on a joué avec eux comme des enquêteurs en herbe avec le peu d’indices que conférait l’histoire de départ et on a continué d’inventer au plateau avec les trois acteurs. Nous partions sur les traces d’un fantôme, sans jamais savoir ou le récit allait nous amener, alors j’ai joué à me perdre avec eux dans un pays lui-même hanté par les fantômes. 

N’avez-vous jamais été tentée d’endosser vous-même le personnage de la réalisatrice jouée par Adèle Haenel ?

Oui, au tout début, on pensait partir tous les deux en Bosnie avec Jonathan et defaire ce film d’une façon très radicale. Nous n’avions pas de producteur/trice, nous n’avions pas la certitude que je sois capable d’écrire un scénario de long sans patauger pendant des mois alors que ce film nous semblait plutôt propice au jeu, à l’invention en prise directe avec la réalité d’un voyage. Sauf que Sylvie Pialat a déboulé dans nos vies comme un ouragan et qu’elle a cru en cette version de scénario qui devait au départ juste nous servir de boussole. À partir de là, j’ai eu envie de profiter de la tournure que prenaient les choses pour faire appel à une vraie équipe, Adèle en premier lieu, mais aussi pour confier la caméra à Paul Guilhaume.

Jonathan Couzinié est lié de très près à tous vos films, que désiriez-vous dire de votre relation de travail ?

Notre relation dépasse de loin le cadre du travail, c’est une amitié précieuse qui nous a porté contre vents et marée ces dernières années. Je le connais par cœur et je crois que la réciproque est vraie. Pour autant, nous avons énormément appris au contact de l’autre. On entame tous les deux une nouvelle ère, moins fusionnelle, où chacun poursuit désormais des aventures qui n’impliquent pas directement l’autre, mais il y aura toujours son regard ou sa présence quelque part.

 
Que vive l’Empereur (2016).

Quel regard portez-vous sur vos courts métrages ?

C’est un mélange de tendresse pour ce qui a été, ce que j’étais au moment de faire ces films, et un attachement certain au résultat. Ce sont des films que j’ai filmé et monté moi-même, c’était une chance, je ne sais pas si je l’aurai à nouveau. Ce qui est certain, c’est qu’ils sont ma “fondation”, sur laquelle tout le reste repose désormais et en ce sens, j’ai envie de penser qu’elle est plutôt solide !

Le format de moyen métrage par lequel vous êtes passée vous a-t-il bien préparée à l’exercice du long ?

J’ai longtemps tenu ce discours, mais c’était plus théorique que réel. Ce qui est certain, c’est que plus les formats s’allongent, plus on a intérêt de savoir ce que l’on fait. La longueur est un exercice qui ne pardonne pas…

Mais Ton cœur au hasard (photo ci-dessous) est en fait mon seul moyen métrage et il s’est inscrit dans un geste de “performeurs”. Quand on le tournait, je n’avais pas la certitude de le monter un jour, j’étais sûrre que nous nous comprenions, Jonathan et moi, mais je pensais que personne d’autre n’allait vraiment capter ce qu’on avait essayé de faire. Alors, chaque jour, on vivait le tournage comme une fin en soi, comme si nous étions en résidence, en quelque sorte.

Savez-vous déjà ce que sera votre prochain film et pensez-vous alterner les formats en revenant parfois à des durées inférieures à une heure ?

Je travaille depuis quelques mois sur un film de SF et j’ai également très envie de faire une comédie. J’espère bien me donner la possibilité de revenir au format court de temps à autre, comme un sas ou une soupape de liberté à laquelle je ne pourrai jamais tourner le dos.

Propos recueillis (par mail) par Christophe Chauville

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