En salles 12/06/2026

Shana, le premier long en solo de Lila Pinell

Très remarqué à Cannes, où il a été présenté au sein de la sélection de la Quinzaine des cinéastes, Shana est à voir en salles depuis le 17 juin. Il s’agit du premier long métrage en solo de sa réalisatrice, Lila Pinell, qui avait co-signé avec Chloé Mahieu Kiss and Cry en 2017. Entretemps, elle avait rencontré un large succès avec Le Roi David, un moyen métrage mettant déjà Eva Huault en vedette et visible sur notre plateforme.

Lila Pinell n’est pas une inconnue. Passée par Lussas, où elle suivit un master de réalisation documentaire et rencontra Chloé Mahieu, elle signa à ses côtés plusieurs films remarqués, dont Kiss and Cry (2017), produit par Ecce Films, un long métrage situé quelque part entre Pialat et Dumont, entre Letourneur et Kechiche.

Seule aux manettes, Lila Pinell propose un cinéma différent, articulé autour d’une actrice hors norme : Eva Huault. Elle est ce personnage de gouailleuse, haute en couleur, truculente et borderline, femme aux formes provocantes, une sorte de Divine des banlieues. Loin du stéréotype de l’actrice top model, elle joue pourtant avec ses codes, les détourne, les revendique parfois. Ce qui pourrait constituer une assignation devient alors un terrain de jeu, voire un instrument d’émancipation.

De là cette impression constante de voir les clichés affleurer pour mieux être déplacés ou renversés. Les cinéphiles reconnaîtront peut-être dans cette figure une silhouette familière. Des Filles désir de Prïncia Car à L’épreuve du feu d’Aurélien Peyre, de Ma frère de Lise Akoka et Romane Guéret aux Filles du ciel de Bérangère McNeese, cette jeune femme populaire, excessive, semble revenir de film en film et occuper durablement l’imaginaire du cinéma français contemporain.

Présenté cette année à la Quinzaine des cinéastes, auréolé du Coup de cœur SACD, Shana, qui sort en salles le 17 juin, reprend et prolonge plusieurs des pistes que Lila Pinell avait développées dans son moyen métrage Le Roi David, réalisé en 2021. À travers ce film, nommé au César et lauréat du Prix Jean-Vigo du court métrage en 2021, Pinell fait déjà d’Eva Huault le centre de gravité de son cinéma.

Dans le rôle de Shana, celle-ci incarne une trentenaire au décolleté saillant et à la jupe très courte, galérienne de haut vol, sans emploi, perpétuellement en conflit avec le monde qui l’entoure, à commencer par sa meilleure amie Kenza. Elle attend le retour de David, son amant incarcéré. Dit ainsi, le film pourrait laisser présager une chronique sombre consacrée aux marges sociales. Or le cinéma de Pinell emprunte une tout autre voie, celle d’une énergie comique, vitale et explosive.

Avec Shana, Pinell remet en selle son personnage dans de nouvelles mésaventures. Une étrange question autour du ciment traverse les premières minutes du film. Lors du repas de Pessah qui ouvre le récit, une parabole est évoquée à propos du harosset, ce mélange de dattes, de miel et de fruits secs dont la texture rappelle le mortier utilisé par les esclaves hébreux pour assembler les briques. Pourquoi mettre du sucre dans le ciment ? Parce que l’esclavage lui-même comporte sa part de douceur ; parce que la liberté, à l’inverse, signifie l’incertitude, le risque et l’inconfort.

Cette image éclaire le personnage de Shana. Elle ne cesse d’affirmer son désir de liberté, mais cette liberté a un prix. À mesure qu’elle refuse les compromis et les assignations, elle se heurte aux conséquences de ses propres choix. L’univers de Pinell s’est considérablement étoffé. Son cinéma gagne en nervosité. La caméra colle aux corps. Les situations s’enchaînent sur un mode quasi-catastrophique et le récit adopte cette énergie qui évoque le cinéma des frères Safdie. À la trajectoire éclatée de son héroïne s’ajoutent désormais une famille juive, une mère avec laquelle les conflits sont constants, ainsi qu’un amant, Moïse, manipulateur, violent et dominateur.

À la question de l’émancipation, qui traverse Le Roi David, s’en ajoute une autre, plus inattendue : celle de la malédiction, de la contamination, du désordre. Shana est d’ailleurs moins un personnage maudit qu’un personnage centrifuge. Sa présence disperse les équilibres, révèle les lignes de fracture. Amis, amants, famille, travail : partout où elle passe, les situations se tendent, les conflits éclatent, les équilibres vacillent non parce qu’elle les crée de toutes pièces, mais parce qu’elle révèle ce que chacun s’efforce de tenir à distance.

<div align="right"><i>Donald James</i></div>

À voir aussi :

- Un focus Eva Huault sur Brefcinema.

À lire aussi :

- À bras-le-corps : Marie-Elsa Sgualdo du court au long.

- Sur Les filles du ciel de Bérangère McNeese.