Chronique d’une résilience : Sorry, Baby d’Eva Victor
Disponible en DVD depuis quelques semaines, ce premier long métrage “indé” américain révèle une personnalité avec qui il va falloir dorénavant compter, des deux côtés de la caméra.
Présenté à Cannes l’an dernier, en clôture de la Quinzaine des cinéastes, Sorry, Baby avait été au préalable présenté à Sundance. Ce qui était bien légitime, la Mecque du cinéma indépendant US (selon l’expression consacrée) révélant régulièrement des cinéastes, et souvent des femmes, que l’on n’avait pas vu venir, officiant à la fois derrière et devant leur caméra – citons par exemple Miranda July avec Moi, toi et tous les autres, il y a un certain nombre d’années.

Eva Victor, bientôt trente-deux ans – elle est née en février 1994, à Paris, hé oui… –, tient aussi le rôle principal de son film, dont le récit emprunte un cheminement forcément intime, gravitant autour d’un trauma, lié à une agression sexuelle subie par une étudiante en lettres, brillante et quelque peu timide, de la part de son directeur de thèse, un type lambda tentant piteusement de profiter d’une situation “favorable”.
La séquence sera restée hors champ, mais il en sera question en permanence au fil du récit, dans les dialogues et surtout dans les pensées et les comportements, parfois décalés, de cette anti-héroïne stoïque, qui n’affiche jamais sa souffrance de façon ostentatoire et se révèle fort attachante sous ses airs de godiche.

Du haut de son 1,80 mètre, sa silhouette a même une gestuelle parfois burlesque, en arrière petite-nièce de Tati, ce qui rend le personnage tout à fait spécial et sans doute peu oubliable, la postérité le dira… Sans doute la valeur du film réside-t-elle aussi dans sa construction en chapitres, rangés de manière non chronologique. On commence par les retrouvailles entre la dite Agnes et sa grande amie Lydie (Naomi Ackie, elle aussi excellente), plusieurs années après leur période passée ensemble à l’université, tandis que la seconde, partie vers New York et d’autres cieux, est tombée amoureuse d’une femme et attend un bébé.
Celui du titre, qui désigne directement la dernière séquence du film, réellement bouleversante tandis qu’Agnes s’adresse à la petite fille encore toute petite comme à une adulte, en lui parlant des dangers qui la guettent, mais aussi de la certitude qu’elle aura de pouvoir compter sur elle pour la protéger.

Dans les décors froids du Maine, où Agnes est restée plutôt que de tenter de se reconstruire à l’autre bout du pays, on suit ses progrès par fragments, dans un retour à la vie qui bénéficie de son amitié/sororité la liant à Lydie, bien sûr, mais également d’une série de rencontres aussi insolites qu’émouvantes : celles d’un voisin maladroit, d’un chaton abandonné sur la chaussée ou d’un bienveillant inconnu campé par l’indispensable John Carroll Lynch, que l’on se réjouit de recroiser ainsi.
Pas de courts en bonus puisque, venant de la création web et de la série (Eva vs. Anxiety, 2019-2020), Eva Victor n’a pas coché la case. Ce qui n’empêche qu’on a hâte de suivre son parcours à venir, qui sera sans doute facilité par la réussite de ce premier long et une nomination aux prochains Golden Globes comme “meilleure actrice dans un film dramatique”. C’est complètement mérité.

Sorry, Baby d’Eva Victor, DVD, Wild Side, 19,99 euros.
Disponible depuis le 5 décembre 2025.
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