Extrait
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VO

Nicolas Gourault

2020 - 19 minutes

France - Expérimental

Production : Le Fresnoy

synopsis

Un accident mortel entre une voiture autonome et une piétonne est le point de départ d’une enquête sur le rôle des travailleurs humains dans l’entraînement de voitures sans pilote. Des témoignages d’opérateurs de véhicules nous guident dans un trajet nocturne où le paysage se confond avec les données captées par la voiture.

Nicolas Gourault

Né en 1991, Nicolas Gourault vit et travaille à Paris. Après une formation à l’École nationale supérieure d’Arts de Paris-Cergy (ENSAPC), et à l’École des hautes-études en sciences sociales (EHESS), il poursuit sa pratique au Fresnoy, Studio national des arts contemporains, au sein de la (promotion André S. Labarthe, 2018-2020). Il a collaboré en outre avec l'agence Forensic Architecture.

Par le détournement d’outils de création d’images, il explore les formes d'altérité qui résistent dans des espaces contrôlés où l’imprévu semble exclu. Son travail cherche à créer des ponts entre technique et politique à travers un usage documentaire et critique des nouveaux médias.

Au Fresnoy, il a réalisé en 2019 son premier court métrage expérimental, This Means More, qui fait référence à la catastrophe du stade d'Hillsborough en 1989, où 96 personnes ont perdu la vie et qui eut une influence décisive sur l'évolution du football. Le film est primé au Festival Cinéma du réel, à Paris, en 2020.

Il réalise alors son film de fin d'études, VO, qui reprend des témoignages d’opérateurs de véhicules (“Vehicule Operators”, soit “VO)” et nous guide dans un trajet nocturne où le paysage se confond avec les données captées par la voiture.

Critique

VO, c’est l’abréviation anglaise pour “Vehicule Operator”, terme désignant une personne chargée d’“entraîner” et “surveiller” les voitures autonomes en phase de test. Suite à un accident mortel, survenu en 2018 entre l’un de ces véhicules et un cycliste, Nicolas Gourault propose une enquête introspective sur la manière dont ces opérateurs perçoivent leur rôle. En vue subjective, les images qui tentent de reconstituer pour des yeux humains ce que “voit” la voiture elle-même défilent sous la forme de filaments qui dévoilent la trame fantomatique d’un monde entièrement stylisé. En voix-off, plusieurs hommes et femmes (les fameux “opérateurs”) témoignent de cette relation inédite avec une intelligence artificielle qui prend littéralement les commandes, sans que le réalisateur ne vienne jamais commenter ce que l’on entend. C’est purement le montage, le choix de juxtaposition des propos (et parfois de leur répétition) ainsi que les “reconstitutions” en images de synthèse, qui créent le point de vue singulier du film. 

Dès la séquence d’ouverture, un opérateur confie en voix off l’expérience troublante et même selon ses propres mots “terrifiante” de regarder le volant de la voiture tourner tout seul, comme mû par sa volonté propre. Cette personnification de la machine se retrouve dans tous les témoignages, à travers les mots choisis : elle “comprend” son environnement, “identifie” les obstacles, “conduit seule” pendant tout le trajet… “La voiture était très prudente”, assure même une opératrice. 

Dans leurs propos perce en parallèle un mélange d’ironie et de complicité involontaire avec cette entité hybride dont ils parlent comme d’un enfant qui fait des bêtises. “Elle avait des réactions très curieuses”, nous dit-on. Ce que plusieurs anecdotes viennent immédiatement confirmer, là encore sur un ton amusé, alors qu’on parle d’une voiture stoppant net en pleine route à cause d’un brin d’herbe (quitte à provoquer un accident) ou qui, au contraire, se déporte brusquement sur la voie de gauche (alors que d’autres véhicules arrivent en face).  

À ce titre, VO en dit évidemment plus sur l’être humain et son rapport à la technologie que sur la technologie elle-même. Car ce qui finit par se jouer entre l’instructeur et le véhicule en cours d’apprentissage est bien de l’ordre de la confiance, et c’est cette question qui s’avère passionnante : à quel moment s’en remet-on presque corps et âme à une intelligence artificielle ayant du monde une vision pixellisée et parcellaire, assimilable à celle d’un jeu vidéo abstrait ? On touche alors du doigt le paradoxe de cette “relation” : l’étrange transfert d’humanité qui a lieu entre l’opérateur et la voiture, jusque dans leur faillibilité commune, qui finit presque immanquablement par conduire au drame.  

Marie-Pauline Mollaret 

­Réalisation et scénario : Nicolas Gourault. Image : Alan Guichaoua. Montage : Félix Rehm et Nicolas Gourault. Son : Valentine Gelin, Arno Ledoux et Simon Apostolou. Interprétation : Yosra Mojtahedi et Jessica Champeaux. Production : Le Fresnoy.

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