Extrait
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Valentina, à l’Est

Sylvain Desclous

2020 - 20 minutes

France - Expérimental

Production : Auto-production

synopsis

C’était en 1994. L’URSS était devenue la Russie et je quittais mon pays pour la première fois. Dans le petit square de l’usine Skoda où elle travaillait, Valentina faisait danser ses amies. C’est là que je la vis pour la première fois.

Sylvain Desclous

Sylvain Desclous est un réalisateur et scénariste français né en 1973, à Créteil. 

Après avoir exercé différentes professions, il devient cinéaste et réalise son premier court métrage en 2007 : L’autre rive.

Il en enchaîne ensuite plusieurs autres : Là-bas (2009), Flaubert et le buisson (2010), Le monde à l’envers (2012) et Mon héros (2014). Il se lance alors dans son premier long métrage, Vendeur (2016), une fiction filiale avec Gilbert Melki et Pio Marmaï.

Il signe en 2020 deux courts métrages documentaires : La peau dure, autour de la figure de Gérard, flibustier à Preuilly-sur-Claise, et Valentina, à l’Est.

Au printemps 2022 est distribué en salles son long métrage La campagne de France, où le réalisateur filme l’élection municipale dans un village d’Indre-et-Loire.

Son prochain long métrage, De grandes espérances, qui réunit Rebecca Marder, Benjamin Lavernhe et Emmanuelle Bercot, sortira début 2023.

Critique

Avec Valentina, à l’Est, le réalisateur Sylvain Desclous quitte son sujet de prédilection (le monde du travail, la servitude, la solitude qu’il engendre) pour signer un essai intimiste, autobiographique, un film expérimental, autoproduit mais très pro… Desclous remonte ici le fleuve du temps : retour en 1994, une époque où, au cours d’un voyage en Russie qu’il entreprend pour terminer sa thèse, il rencontre une jeune femme – Valentina. Leur liaison est aussi courte qu’indélébile. Il partage avec elle des sourires, des repas, des jeux, des baisers et puis il doit la quitter, rentrer en France. Après quoi, chacun sa vie. Elle aura un enfant, déménagera plusieurs fois, chaque fois un peu plus vers l’Est, jusqu’à atteindre le point de non-retour (Vladivostok, la mort). Lui, épistolier russophone romantique, happé par cet amour infini, pas fini, et hanté par la poésie du voyage (celle de Blaise Cendrars notamment), reprendra le train, le Transsibérien. Ce train constitue un fil rouge inextricable, indémêlable. Celui du film, celui la mémoire, celui de l’amour et celui du réel. 

Dans Valentina…, Desclous monte les images de ses voyages passés sur la frise de rails. De quel voyage s’agit-il ? D’où viennent ces images dont aucune, semble-t-il, ne montre Valentina ? On voit la Russie d’hier fraichement libérée du communisme avec ses grandes places, ses passants dans de drôles d’accoutrements, ses hommes et ses femmes issus d’un autre âge, ses militaires, ses jardins guinguettes d’antan où l’on danse librement… Des cartons noirs portent la voix du narrateur-réalisateur. Cette voix est effacée, silencieuse. Elle est corporellement désintégrée pour être absorbée par l’image. Au milieu du film, en son cœur se trouve un proverbe russe, du poison à combustion lente distillé par Valentina en personne : “Regretter le passé, c’est comme courir après le vent.” Le réalisateur explique bien que non, pour lui il ne s’agit pas de courir après le vent. Il a compris la leçon, affirme-t-il. Vœu pieu. Car ici, avec ce film, il le retient un peu, ce temps ; il le fait revivre, un peu comme Proust et le temps perdu. Le cinéma n’est qu’écrit sur le vent. Lors d’un deuxième voyage, en gare de Vladivostok le réalisateur rencontre le fils de Valentina. S’agit-il de son fils à lui ? Ce récit est-il vraiment autobiographique ? Valentina a-t-elle réellement existé ? Autant de réponses laissées en suspens. Film sur l’irrésolu, tant sur la femme aimée, fantasmée, sur la femme perdue dans la forêt, que film sur la forêt elle-même, ce lieu mystérieux, en changement, cette Russie proche et lointaine, qui nous interroge et nous questionne, Valentina, à l’Est peut se voir, doit se voir, comme un petit frère de D’Est de Chantal Akerman (1993). Soit une œuvre audiovisuelle qui s’empare et travaille de fond en comble, entre le vrai et le faux, entre la grande histoire et l’espace intime, l’autobiographie au cinéma. Ici, tout est musical (la BO signée Martin Wheeler est sublime), poétique (caméo en voix off de Damien Bonnard), visuel, sensuel, politique. Au cours de son long travelling, Valentina… nous entraîne dans ce “ce pays interminable du désespoir” (1), à l’est de la tristesse. 

Donald James 

1. Louis Skorecki dans Libération, 19/03/1997.

Voir aussi le texte d'Amanda Robles sur trois films documentaires se déroulant en Russie, dans Bref n°127.

­Réalisation, scénario et image : Sylvain Desclous. Montage : Isabelle Poudevigne. Son : Amélie Canini et Christophe Vingtrinien. Musique originale : Martin Wheeler. Interprétation : Dinara Droukarova et Damien Bonnard.