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Une chambre à moi

Manele Labidi

2018 - 17 minutes

Fiction

Production : Kazak Productions

synopsis

Djuna, écrivaine, vit avec Léo dans un studio parisien devenu minuscule avec l’arrivée de leur enfant. Dépassée par la promiscuité et le sentiment d’étouffement, Djuna n’arrive plus à écrire. Un jour, elle décide d’annexer les toilettes pour avoir sa chambre à elle...

Manele Labidi

Manele Labidi est née en 1982 à Paris. Après des études en sciences politiques, elle travaille dans la finance durant plusieurs années avant de commencer à écrire pour le théâtre, la radio et la télévision.

En 2016, elle intègre le programme d'écriture de la Fémis et réalise son premier court métrage : Une chambre à moi (2018), variation tragicomique autour de l'essai de Virginia Woolf Une chambre à soi.

En 2019, Manele Labidi écrit et réalise son premier long métrageUn divan à Tunis, avec Golshifteh Farahani. Également produit par Kazak Productions, le film reçoit le Prix du public au Festival de Venise en 2019 et se retrouve en lice pour le César du meilleur premier film en 2021.

Critique

Manele Labidi a choisi pour le titre de son film un clin d’œil appuyé au célèbre essai de Virginia Woolf publié en 1929 : Une chambre à soi. Celui-ci proposait alors une réflexion sur les conditions matérielles indispensables à la création d’une œuvre, et en particulier sur la nécessité de disposer d’un espace dédié. Woolf considérait cette condition comme quasiment impossible à remplir pour une femme, notamment à cause du fait que celle-ci se confond historiquement avec l’espace domestique et peut difficilement s’en isoler. Il est intéressant de noter que l’écrivaine Marie Darrieussecq a proposé une nouvelle traduction de l’essai en 2016, et a notamment modifié celle du titre en Une pièce à soi, afin de revenir sur l’idée qu’un lieu dédié à la création féminine soit nécessairement une “chambre”, ce qui assignait encore la créatrice à l’espace domestique. Cette catégorisation n’existe en effet pas dans le titre original choisi par Woolf, A Room of One’s Own. À sa manière, la réalisatrice propose également une nouvelle version de ce texte important du féminisme, version ludique et comique dans laquelle l’héroïne, Djuna, jette justement son dévolu non pas sur une chambre, inexistante dans le studio parisien qu’elle partage avec son compagnon, mais sur les “cabinets de toilettes” qu’elle transforme en “cabinet d’écriture”, lorsque l’espace et le temps qu’elle dédiait à la création littéraire sont grignotés par l’arrivée d’un enfant.

L’aménagement de ce “cabinet” va permettre une réappropriation spatiale dont découle bientôt celle de l’environnement sonore jusqu’alors “occupé” par les pleurs du bébé et les mélodies ou couinements de ses jouets (premiers sons que l’on entend d’ailleurs sur le noir qui ouvre le film) et dont Djuna s’isole. Puis vient, d’un même élan, la réappropriation du corps et du plaisir lorsqu’à la faveur de la musique diffusée par ses voisins, notre héroïne fait de son cabinet une mini-discothèque où elle se déhanche avec frénésie.  

Or, c’est aussi toute la drôlerie du film de nous raconter que si cette liberté s’acquiert grâce aux outils théoriques et rhétoriques, il est aussi commode de savoir manier les outils au sens propre pour aménager son espace de liberté. Ainsi, si la référence à l’un des textes emblématiques du féminisme est explicite, il semble que l’héroïne a également assimilé quelques tutos de bricolage bien utiles pour se construire un bureau, réparer une serrure ou installer un digicode nécessaire à une mise en pratique immédiate... En celan elle n’est d’ailleurs pas si loin de Virginia Woolf qui avait acquis, avec son mari, une presse pour imprimer et éditer elle-même ses œuvres afin de maîtriser les moyens de production ! 

Dans le cas de Djuna, cependant, ce nouvel aménagement du territoire domestique éprouve grandement son couple, qui retrouvera finalement un équilibre grâce à un dernier bricolage comme une ultime pirouette qu’on laisse le plaisir de découvrir… 

Entre histoire intime et sociale, légèreté et gravité, référence littéraire assumée et trivialité du quotidien, Manele Labidi, très influencée par la comédie italienne, tient elle aussi l’équilibre avec le même talent qu’on lui retrouvera dans son premier long métrage, réalisé l’année suivante : Un divan à Tunis (2019). La caisse de résonnance des questionnements intimes et sociaux ne sera cette fois plus le huis-clos d’un studio parisien, mais celui d’un cabinet (encore !) de psychanalyse en Tunisie, après la Révolution… 

Anne-Sophie Lepicard 

Réalisation et scénario : Manele Labidi. Image : Nathalie Durand. Montage : Yorgos Lamprinos. Son : Jérôme Gonthier et Philippe Welsh. Interprétation : Zelda Perez et Sofian Khammes. Production : Kazak Productions.

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