Extrait
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Un grand silence

Julie Gourdain

2016 - 30 minutes

France, Belgique - Fiction

Production : Offshore / Ultime Razzia Productions

synopsis

Marianne a 19 ans en 1968. Elle est placée au sein d’une maison pour jeunes filles, loin de sa famille et de ses proches. Dans cette maison, Marianne rencontre d’autres jeunes filles dont le secret a fait basculer le parcours.

Julie Gourdain

Julie Gourdain est née à Paris en 1986. Après un baccalauréat littéraire, elle s’est orientée vers des études universitaires en histoire et esthétique du cinéma. Elle s’est alors intéressée au lien entre danse et cinéma.

Durant ses années universitaires, elle a également effectué un an d’échange à Wesleyan University, à Middletown, aux États-Unis. Elle a ensuite suivi une formation réalisation en Master Cinéma à Lausanne, en Suisse.

À la fin de ses études, Julie Gourdain a participé à la création de la société StudioFly. En 2016, elle écrit et réalise son premier court métrage : Un grand silence. Le film se voit alors décerner le Grand prix UniFrance, lors du Festival de Cannes.

Critique

Elle est assise de dos sur le lit bordé. De la vieille tapisserie murale suinte une atmosphère de renfermé. Des rideaux froissés, un radiateur vétuste. Et elle, jeune femme. Le visage dirigé vers la fenêtre, dissimulant un regard qu’on présume perdu ou bien éteint. Vide, du moins, à l’instar de la pièce. Une voix grinçante lui intime bientôt de rejoindre le réfectoire. Alors d’un pas hésitant, Marianne remonte le froid couloir et laisse apparaître dans son sillage le titre, évocateur. Un grand silence ricoche ici comme l’écho d’un cri sourd.

Cet incipit, qui pourrait se faire l’adaptation d’une nouvelle maupassantienne, nous replonge ainsi dans une époque passée. La blouse bleue revêtue par la protagoniste répond à celles pullulant à présent dans le réfectoire. Le contraste avec les pâles visages féminins est appuyé et leur regard qui s’aimantent à Marianne, à nous, s’en fait insistant. D’autant plus que le travelling qui les parcourt s’opère en plan épaule. Mais où sommes-nous donc ? Avant d’apporter une réponse, Julie Gourdain prend son temps. Reflet d’une justesse dans la manipulation du mystère, d’une finesse dans l’étirement du temps, d’une sagesse dans le choix de découpage et d’une sincère humilité envers ses personnages. Ainsi se dérouleront la soirée et la nuit suivantes, vaporeuses.

Puis viendra la douche du matin. Marianne essorera ses cheveux. L’eau glissera lentement sur son cou, son torse, ses seins et son ventre. Étrangement rond. Il lui reste un mois, nous confiera-t-elle plus tard. Et un second travelling, moins pudique, nous dévoilera plusieurs corps semblables au sien. L’esquisse d’une réponse. Ces ventres se font point commun entre toutes, ils se font surtout raison de leur présence ici. Des filles-mères, comme on les appelait à l’époque. Une honte pour la famille, on leur refusait leur maternité en les cachant – le droit à l’avortement n’en était pas un et les faiseuses d’anges risquaient gros à l’instar de celles qui les sollicitaient. Alors ce rejet catégorique de la société les menait dans ces maisons à la discipline sévère. Julie Gourdain laisse par ailleurs hors-champ ces représentants institutionnels. Elle les fait exister par leur voix pour les rendre plus autoritaires, moins humains. Est alors envisageable une focalisation sur la réinjection d’un brin d’humanité dans cet univers carcéral aseptisé. Car qu’y-a-t-il de plus paradoxal que de donner la vie dans un lieu si inhospitalier ?

La réalisatrice nous emmène sillonner cette antinomie à travers une photographie soucieuse d’intimité, cherchant à envelopper, épouser avec tendresse l’épiderme et les formes de ces femmes. En parallèle, les regards saisis se font plus longs, plus profonds. Les personnalités se dessinent parmi les récits de vie. La sororité sous-tend chaque geste, panse la souffrance, forge les esprits. Leur désillusion leur est aussi commune que leur détermination. C’est ce qui les lie au sens figuratif. Et leur ventre arrondi et leur jeunesse, ce qui les lie au sens propre. À travers de prégnantes séquences. Sobre, sans misérabilisme, sans excès ni clichés, ce film érige en hymne les paroles de Tous les garçons et les filles avec lesquelles ces femmes, loin de nous être inconnues, s’échappent de ces murs oppresseurs.

Lucile Gautier

Réalisation et scénario : Julie Gourdain. Image : Bertrand Artaut. Montage : Antoine Le Bihen. Son : Paul Maernoudt et Philippe Fontaine. Interprétation : Nina Mazodier, Sonia Amori, Clarisse Normand, Amélie Porteu de la Morandière et Louise Legendre. Production : Offshore et Ultime Razzia Productions.

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