Extrait
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Ulysse doit partir

Anna Belguermi

2021 - 13 minutes

France - Fiction

Production : Les Films du Clan

synopsis

Sara veut se débarrasser de son chien. Enfin, c’est pas le sien, c’est celui de son amoureux. Sauf que son amoureux est mort. Et la SPA ne prendra le chien que demain. Demain, ça fait encore toute une journée seule avec le chien.

Anna Belguermi

Anna Belguermi est diplômée de l’École d’Arts de Cergy et de la Fémis en scénario.

Elle fait partie de la promo 2014 de Meditalents, en résidence d’écriture à Alger, puis à Beyrouth. Elle collabore avec des cinéastes, à l’écriture et au tournage, en tant que scripte ou assistante réalisation.

En 2017, elle réalise son film de fin d'études : L'orage l'été.

En 2019, Anna Belguermi coécrit notamment le long métrage de Chrystèle Nicot Intentional Sweat et, en 2021, réalise son deuxième court métrage : Ulysse doit partir. Le film est notamment sélectionné au Festival de Créteil et à Travelling, à Rennes.

La réalisatrice développe actuellement un long métrage, Jeanne dans la jungle.

Critique

Sans doute faut-il un regard d’une insolente douceur pour choisir de raconter l’absence par le cinéma comme Anna Belguermi. Pour détourner cet art d’enregistrer les présences, les corps comme les ondes, et partir à la poursuite de ce vide qu’on ne pourra jamais figurer, pour creuser à même l’apparent à la poursuite de ce qui échappe à toute mise en forme.

Insolente, d’abord, parce que tout ce monde qui se présente à l’objectif apparaît alors brusquement comme un défi, un voile qui partout trahit, déforme et dévore. Il s’agit de se lancer dans une lutte avec ce qui est, lutte folle, lutte insensée, pour espérer effleurer ce qui y résiste.

Mais douceur, surtout, d’opérer par le pas de côté, d’accueillir ces présences et d’happer, peut-être, en chemin, cela : l’absence. Ce creux. Cet écho de rien qui sculpte tout.

Et c’est avant tout cela, Ulysse doit partir. Le récit d’une disparition dans un écho.

Au début, bien sûr, ça frotte, inévitablement. Les murs mis à nus, les cartons, le peu d’éléments auxquels se raccrocher, en quasi monochrome, les voilà qui hurlent déjà, dès les premiers plans, dans l’œil de la caméra. Bavardes aussi sont les tonalités du téléphone, et le silence perçu du correspondant, à l’autre bout, dans l’ailleurs abstrait. Que dire, alors, de l’instantanée, entraperçue, qui à elle seule, cogne le souffle et ravi les mots de cette jeune femme faisant page blanche ? L’absent est partout, encombrant, palpable et bruyant. Constamment convoqué, il suffoque et s’abîme en prenant corps.

Mais pour pouvoir sonner, il faut toutefois bien cela : un espace où se déployer. Et voilà qu’aussitôt posé, le cadre peu à peu se dilate et se creuse en cessant de se renouveler. Il abandonne alors celui qui regarde à ce silence de ce qui, ayant été dit, se fane déjà un peu. Et le refus de ce regard, porté à un hors-champ incertain, plus encore, le renvoie à sa propre solitude, et instille déjà en lui cette tension propre à toute vibration.

Le premier coup porté vient donc d’un contrechamp. De l’altérité atypique d’un regard perçant et offert, saisi en plan rapproché poitrine, de celui dont on sait dès le titre qu’il doit partir. Ensuite, tout n’est plus que modulations intimes entre ce qui est, et ce qui, bientôt, aura été : le chien, l’ami, les démarches entreprises au téléphone, l’appartement et les tours sont en sursis, protégés encore par la dilatation d’une journée et ses souples circonvolutions. On pourrait ainsi dire de ce court métrage qu’il est métonymique, ou qu’il orchestre un parallèle entre deux trajectoires dont une restera à jamais absente ; mais on asphyxierait alors ce trouble si précieux du sensible qui partout point. On se rendrait sourd à ces plans suspendus qui cheminent à la cime des potentiels, où un regard porté vers le ciel, vers le lointain ou vers le sol n’appelle rien, mais bouleverse ainsi tout. Aveugle à l’apaisement de ces séquences cut, qui, se succédant abruptement, tendent alors soudainement des ponts entre des espaces-temps distincts et réinventent un temps liant actuel et inactuel, où le passé jaillit dans un élan de tendresse au présent, et le maintenant se fond dans une détresse qui de toutes parts le déborde.

Aviver ainsi l’absence par le mouvement, en épousant le souple étiolement de ce qui est plutôt que de chercher à reconstruire ce qui n’est plus, voilà alors un vrai geste de cinéma.

Claire Hamon

­Réalisation et scénario : Anna Belguermi. Image : Juliette Barrat. Montage : Clément Pinteaux. Son : Lucas Marie, Bastien Burchi et Arno Ledoux. Interprétation : Julie Lesgages, Ryan Daoudi et Pazu. Production : Les Films du Clan.

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