Extrait
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Tueur de petits poissons 

Alexandre Gavras

1997 - 15 minutes

Fiction

Production : KG Productions

synopsis

C’est l’histoire d’un homme solitaire et voyeur, et d’une expérience sur l’invisibilité qui tourne mal. C’est aussi un univers très particulier, des effets spéciaux très réussis et des petits poissons très morts.

Alexandre Gavras

Né à Paris le 23 août 1969, Alexandre Gavras est producteur et réalisateur. Il étudie le cinéma à New York University et sort premier de sa promotion avec son film de fin d’étude : La plante (1991). De retour en France, il travaille à tous les postes sur les plateaux et réalise le court métrage Tueur de petits poissons (1997), qui est nommé aux César, sélectionné dans plus d’une centaine de festivals et lauréat de plus de 50 prix.

Alexandre Gavras réalise alors plusieurs spots publicitaires, crée des vidéos pour des spectacles qui se jouent à Chaillot, au Théâtre national de Strasbourg, à la Fondation Cartier ou au Performing Art Center de New-York.

Depuis 2012, Alexandre Gavras est également producteur au sein de la structure KG productions, fondée en 1973 par ses parents Costa-Gavras et Michèle Ray-Gavras. Il y produit le court métrage Avant que de tout perdre de Xavier Legrand avec Léa Drucker et Denis Ménochet. Le film obtient le César 2014 du meilleur film de court métrage, en plus d’une centaine de sélections dans les festivals et plus de 70 prix.

Il a depuis produit d’autres court métrages, dont Par acquis de conscience, de Maxime Chattam, pour Canal + et une série animée de 30 x 3 minutes, Blaise, pour Arte. En 2017, il produit Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, qui obtient le Lion d’argent de la mise en scène et le Lion du futur à la Mostra de Venise 2017. Le film obtient aussi cinq César en 2019, dont ceux du meilleur film, de la meilleure actrice et du meilleur scénario.

Critique

Voici un film bien singulier que ce Tueur de petits poissons qui traite du thème de l'invisibilité en rapport avec celui du cinéma, les deux entretenant des liens privilégiés. Un chercheur met au point un sérum, à partir de petits poissons transparents, qui lui permettrait peut-être de devenir invisible pour pouvoir entrer chez une voisine qui le fascine. L'invisibilité a toujours été une question cinématographique. Tout d'abord, l'invisibilité du dispositif cinématographique est une condition indispensable à son bon fonctionnement. La caméra, l'équipe technique et le metteur en scène sont les éléments qui doivent sembler absents pour le spectateur. Ensuite, l'homme invisible possède des caractéristiques communes avec la pellicule cinématographique, notamment celle du mimétisme (la pellicule reproduit le réel alors que l'homme invisible, tel un caméléon, se fond littéralement avec les éléments qu'il côtoie) et évidemment la transparence (la pellicule et l’homme invisible sont traversés par la lumière).

Le Tueur de petits poissons se positionne cout au long du film comme un voyeur qui ne cesse d'observer à la fois ses poissons mais également ses voisins. Tout ce qu'observe le chercheur semble toujours séparé de lui par des obstacles (fenêtres, judas, bocaux, trous dans le mur...) c'està-dire par des cadres. Le Tueur de petits poissons s'apparente alors à un observateur, séparé du monde extérieur qu'il contemple mais auquel il ne peut participer, comme l'indique les barreaux de sa fenêtre qui l'empêchent d'atteindre le chat de sa voisine. Le héros du film est en fait déjà invisible puisque personne ne semble faire attention à sa personne (voir la scène où il traverse la morgue et où, ni la jeune fille ni le médecin, ne le remarquent). Tel est bien l'enjeu majeur du tueur : devenir ce qu'il est déjà, c'est-à-dire invisible.

Par sa position de voyeur, regardant le monde extérieur au microscope et toujours à travers un cadre, ne pouvant s' immiscer dans ce monde et en souffrant, le personnage du film de Gavras apparaît finalement comme un metteur en scène frustré, ne pouvant interférer le monde profondément fantasmatique qui s'offre à lui. Le film est alors l'histoire d'une transgression fascinante de la frontière la plus fantastique qui puisse exister au cinéma, celle séparant le rnetteur en scène des personnages fictifs de son film. À l'image des poissons dont il cherche à voler la peau, le metteur en scène est fasciné par ce qu'il observe (son monde de fiction) et veut le rejoindre.

Ce sera chose faite dans cette dernière scène étonnante au cours de laquelle le tueur se transforme en un monstre cinématographique et décide de passer la frontière interdite (c'est plus ce passage interdit qui le transforme en monstre pour les personnages de fiction) caractérisée par un passage de porte et par le franchissement du palier. Le monstre est d'ailleurs symboliquement vu à travers un judas, enfermé dans un cadre. La situation s'est logiquement renversée et de personnage de metteur en scène voyeur et invisible, le héros se transforme en être hybride observé par son monde et donc visible.

Dans l'épilogue, il sera enfermé dans un cadre de verre, maquillé d'une fausse peau comme un acteur du muet. Dans cette ultime séquence, la bande sonore jusqu'alors si riche et omniprésente s’estompe, les bruits de pas sont audibles dans une certaine normalité, en un mot, ce qui permet au metteur en scène durant tout son film d'intensifier ses scènes disparaît selon toute logique puisque le metteur en scène a délaissé son rôle pour entrer dans la fiction. Qu'Alexandre Gavras soit également l'acteur principal de son film et que son nom n'apparaisse pas pendant le générique de début et soit finalement visible pour le spectateur à la toute fin, une fois que la frontière a été transgressée, ne font qu'ajouter un peu plus de piment à cette belle réflexion sur la fascination nécessaire du créateur pour tout ce qu'il observe et sur le rapport profondément fantastique qui peut s'instaurer entre le metteur en scène et son monde de fiction.

Luc Lagier

Article paru dans Bref n°37, 1998.

Réalisation et scénario : Alexandre Gavras. Image : Éric Guichard. Montage : Pauline Dairou. Son : Mathieu Joly et Bertrand Lenclos. Interprétation : Alexandre Gavras, Lou Chapiteau, Vivianne Crausaz et Yasmine Modestine. Production : KG Productions.

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