Extrait

Tsuma Musume Haha

Alain Della Negra et Kaori Kinoshita

2019 - 35 minutes

Documentaire

Production : Ecce Films

synopsis

Une poupée grandeur nature, un avatar, une intelligence artificielle peuvent-ils véritablement vous aimer ? Ce film présente des histoires d’amour non-réciproques entre humain et non-humain, autant de tentatives d’appartenir au monde et de dessiner l’avenir des hommes au Japon.

Alain Della Negra et Kaori Kinoshita

Kaori Kinoshita est née à Tokyo en 1970 où elle a étudié la sculpture. Elle arrive en France en 1997 pour explorer l’art vidéo aux Beaux-arts de Dijon, avant d’entrer au Studio national des arts contemporains du Fresnoy. C’est là qu’elle rencontre Alain Della Negra, né en 1975 et venu des Beaux-arts de Strasbourg. Ils ont, dès lors, vécu et collaboré ensemble à Paris, travaillant depuis 10 ans sur la relation entre identité personnelle et avatars : personnages virtuels, masques et déguisements, happenings communautaires… Ils débutent alors leur carrière commune avec des courts métrages documentaires ou fictionnels (Dropping Out, Chitra Party, La tanière, How Much Rain to Make a Rainbow…) avant de tourner en 2009 le long métrage The Cat, the Reverand and the Slave, où ils réalisent une série de portraits comparés d’Américains dans leur vie de tous les jours et à travers leurs avatars sur le jeu en réseau “Second Life”. Au même moment, le tandem collabore régulièrement avec de nombreux centres artistiques, tels le Centre Pompidou ou le Haifa Museum of Art, et réalisent en parallèle le long métrage Bonheur académie dans lequel ils filment des membres du mouvement raëlien entourés d’acteurs professionnels, parmi lesquels Laure Calamy, au cœur de leur “Université du bonheur” en Croatie. Le film sort en salles en 2017. En 2019, le duo collabore à nouveau autour de la réalisation du moyen métrage documentaire Tsuma Musume Haha, primé notamment au Festival Côté Court de Pantin (Grand Prix Essai/Art vidéo).  Actuellement, les deux artistes développent un nouveau projet intitulé Les nouvelles femmes de Tokyo, un documentaire d’anticipation sur la disparition des femmes au Japon.

Critique

Une seule femme de chair et de sang traverse Tsuma Musume Haha, de Kaori Kinoshita et Alain Della Negra (présenté en compétition à Cinéma du réel, aux Rencontres du moyen métrage de Brive et à Côté court, à Pantin, en 2019) évoque les souvenirs d’une jeunesse amoureuse enfuie. Les femmes, mères, épouses que convoquent le titre mensonger du film, emprunté à Naruse, sont absentes d’un portrait de groupe mosaïque où nous est racontée l’impossibilité des rapports entre les sexes dans le Japon contemporain. Le patronage du grand cinéaste classique féministe qui a dépeint des destins tragique de femmes dans une société traditionnaliste et patriarcale s’arrête à cet hommage et au titre peint sur une toile grossière, comme c’était l’usage des studios de l’époque. Le Japon contemporain que documente le duo Della Negra/Kinoshita a des airs de monde de science-fiction dans lequel toutes les femmes réelles auraient disparu de l’archipel pour laisser place à des ersatz, de plus ou moins haute technologie.

En travaillant comme un collage des évocations d’hommes qui ont peuplé leur solitude de féminités artificielles, les cinéastes offrent un effet grossissant à ces victimes de la dépression économique, de la déshérence de l’état, de la crise démographique. Monsieur Nakajima, par exemple, vit entouré de love dolls depuis qu’il a dû quitter son foyer pour travailler loin de sa famille. Il parle bien sûr du plaisir sexuel que lui apportent ses “épouses” (même si dans ce commerce, comme dans tous les autres, la piètre qualité des matériaux condamne ces femmes à l’obsolescence programmée). Mais c’est surtout sur le rapport affectif, le soin qu’il leur porte, que son récit se concentre.

Cette figure centrale n’est qu’une des faces de ce présent de solitude où un programme audiovisuel propose de dîner face à un écran sur lequel une femme se délecte avec enthousiasme communicatif d’un bento et où des hommes suivent des séries peuplées de poupées à peine animées. Jusqu’à ce que le film franchisse ce pas de côté d’un monde où les femmes, même virtuelles, s’évanouissent tout à fait pour être incarnées par des hommes adeptes du zentaï (une combinaison moulante intégrale qui imite l’aspect de la peau) ou à un type de travestissement nommé otokonoko.

En prenant la place de celles qu’ils désirent (comme dans cette belle séquence où un homme retire délicatement, avec la complicité de la caméra, sans dévoiler son visage, un masque féminin troublant de ressemblance), les hommes seuls se transforment en une galerie de spectres et d’avatars, comme en révélateur des rapports d’allers-retours entre solitude et économie.

Raphaëlle Pireyre

Article paru dans Bref n°125, 2020.

Réalisation : Alain Della Negra et Kaori Kinoshita. Image : Ryuichi Shimokawa, Alain Della Negra et Kaori Kinoshita. Montage : Alain Della Negra, Kaori Kinoshita et Fred Piet. Son : Osao Hori, Gen Takahashi et Mikaël Barre. Production : Ecce Films.

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