Extrait
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This Means More

Nicolas Gourault

2019 - 25 minutes

France - Documentaire

Production : Le Fresnoy

synopsis

Des images de simulation de foule sont confrontées aux témoignages de supporters du Liverpool FC. Ceux-ci font le récit de leur expérience marquée par un événement tragique : la catastrophe du stade d’Hillsborough en 1989, où 96 personnes perdirent la vie et qui changea la face du football.

Nicolas Gourault

Né en 1991, Nicolas Gourault vit et travaille à Paris. Après une formation à l’École nationale supérieure d’Arts de Paris-Cergy (ENSAPC), et à l’École des hautes-études en sciences sociales (EHESS), il poursuit sa pratique au Fresnoy, Studio national des arts contemporains au sein de la (promotion André S. Labarthe, 2018-2020). Il a collaboré en outre avec l'agence Forensic Architecture. Par le détournement d’outils de création d’images, il explore les formes d'altérité qui résistent dans des espaces contrôlés où l’imprévu semble exclu. Son travail cherche à créer des ponts entre technique et politique à travers un usage documentaire et critique des nouveaux médias. Au Fresnoy, il a réalisé en 2019 son premier court métrage expérimental : This Means More, qui fait référence à la catastrophe du stade d'Hillsborough en 1989, où 96 personnes ont perdu la vie et qui eut une évolution décisive sur l'évolution du football.

Le film a été primé au Cinéma du réel, à Paris, en 2020.

Critique

Il y a quelques années, en 2006, Laurent Mauvignier signait un livre remarquable sur la tragédie du Heysel (1985), s’enfonçant dans l’esprit de quelques supporters de diverses nationalités avant, pendant et après le drame. Si l’on pense bien, un temps, à Dans la foule face à This Means More, l’approche de Nicolas Gourault est évidemment toute autre, opposant la démonstration à l’émotion, l’analyse à l’empathie. À la maestria littéraire et polyphonique de Mauvignier succèdent les intuitions plastiques d’un cinéaste préférant relater un drame qui survint quatre ans plus tard, à Sheffield (lors d’une demi-finale de la Coupe d’Angleterre opposant Liverpool à Nottingham Forest), avec des moyens à la croisée du documentaire et du cinéma expérimental. 

Si les témoignages de rescapés, matière vivante du souvenir, sont là (toujours off), l’émotion reste à distance, le propos du film étant plutôt de sonder les dysfonctionnements d’alors et les profondes répercussions qu’un tel drame eut ensuite sur le monde du football en général. Il convient de préciser que les responsabilités mirent longtemps à être établies, que l’on incrimina d’abord de pseudo-hooligans, quand le problème venait plutôt de la jauge du stade d’Hillsborough et de la gestion des flux de supporters par la police. 

Car This Means More est avant tout un film sur l’espace, sur l’architecture des stades et leur évolution. Utilisant la 3D et les modélisations pour simuler la foule et recréer le lieu tel qu’il existait en 1989, Nicolas Gourault n’entend pas nous faire “revivre” le drame (nous ne sommes pas dans un film de Paul Greengrass  !), mais plutôt nous donner à comprendre comment les supporters du FC Liverpool se retrouvèrent piégés dans une tribune/enclos d’où ils ne purent s’échapper et où 96 d’entre eux moururent écrasés.  

Dans cette approche rigoureuse, l’utilisation d’images 3D abstraites, déréalisées, se combine à des archives qui montrent très peu l’événement (juste la pelouse évacuée, les secours qui s’activent) pour revenir encore plus en arrière, de manière significative, à des captations plus lointaines de supporters heureux, entonnant à pleins poumons le She Loves You des Beatles, héros locaux célébrés chaque semaine des Sixties footballistiques dans les tribunes du stade de Liverpool, en même temps qu’ils triomphaient dans le Shea Stadium, outre-Atlantique.  

Cette archive d’une foule compacte chantant en chœur John, Paul, George et Ringo n’est pas anodine, tant on sait comme les Beatles étaient – contrairement aux Rolling Stones – issus du prolétariat. Or, c’est tout le propos du film de Nicolas Gourault que d’opposer une conception d’un football ouvert aux classes populaires (et construit par celles-ci) à ce qu’il est devenu aujourd’hui en termes financiers. Suite au drame d’Hillsborough, pour plus de sécurité, les fauteuils envahiront les stades, les places seront vendues plus chères, la télévision et la publicité s’en mêleront : les enjeux deviendront tout autres. 

La foule compacte, qui fait corps, qui tangue, se déséquilibre et se rétablit (celle que nous montre les archives fascinantes de 1964), s’oppose dès lors à une approche individuelle où chacun a désormais sa place, un espace à lui, délimité, qu’il a payé (avant peut-être que le déplacement du spectateur ne se fasse de l’agitation du stade au confort de son salon…). 

Et la domestication du prolétariat de passer, sans doute, par celle de ses loisirs… 

C’est aussi ce que This Means More, film éminemment politique, raconte, résonnant étrangement, ces mois-ci, avec un monde entravé, dans lequel les images de concerts rock, debout – où la foule compacte, fait corps, tangue, se déséquilibre et se rétablit – semblent à leur tour issues d’archives lointaines…

Stéphane Kahn  

Réalisation et scénario : Nicolas Gourault. Image : Alan Guichaoua. Montage : Félix Rehm. Son : Nicolas Gourault. Production : Le Fresnoy.

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