Extrait

The Barber Shop

Émilien Cancet, Gustavo Almenara

2017 - 16 minutes

Documentaire

Production : XBO Films

synopsis

Livrés au rasoir et aux ciseaux, Emran, Gadisa et Maher se font couper les cheveux ou tailler la barbe. Assis devant le miroir, leurs pensées s’égarent entre souvenirs du pays et drames du voyage qui les a menés ici, dans la “jungle de Calais”.

Émilien Cancet

Émilien Cancet débute sa carrière après un Master de Langues étrangères en tant que photographe et stagiaire pour Libération et l’Agence France-Presse. Suite à une formation en cinéma documentaire, il tourne Playground en 2011, portrait d’un exilé afghan en demande d’asile en France. Son film sera récompensé aux Escales documentaires de La Rochelle en 2014.  En 2013, il co-réalise avec Gustavo Almenara le court métrage Mediapocalypse. Puis, avec le même binôme, il réalise The Barber Shop en 2017, qui obtiendra le Prix Égalité et diversité au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand en 2018.  Actuellement, Émilien Cancet prépare un documentaire pour XBO Films à Calais et continue de travailler sur commande comme chef opérateur et photographe.

Gustavo Almenara

Gustavo Almenara est vidéaste, diplômé en 2006 de l'école des Arts décoratifs de Paris en cinéma d'animation. Il travaille en tant que réalisateur, animateur, graphiste, truquiste et monteur dans les domaines du court métrage, du clip, de la série d’animation, du film d’histoire, de la publicité et de l’habillage télévisé. Sa pratique est à mi-chemin entre l'animation et la prise de vue réelle, en mêlant vidéo et graphisme. Il réalise également des captations de concert de jazz et participe à des performances “vidéo-musicales”. Depuis 2009, il co-réalise avec Émilien Cancet des films documentaires s’attachant à la “valeur de la parole”. En 2014, il devient chef opérateur pour l’atelier Joe Rezwin, cycle de formation pour l’acteur. Depuis 2011, il est résident permanent au 6B à Saint-Denis, lieu de création et de diffusion, où est basé son atelier.

Critique

Le 24 octobre 2016, la fameuse jungle de Calais voyait débuter des opérations d’évacuation ordonnées par le ministre de l’Intérieur d’alors, Bernard Cazeneuve, sous très haute présence policière. Le site connaît alors son point maximal d’occupation, avec près de 6 500 migrants recensés. C’est précisément dans les semaines précédentes qu’Émilien Cancet et Gustavo Almenara y ont tourné et leur démarche documentaire tranche radicalement avec les reportages des chaînes d’info en continu et autres JT mainstream. Loin du cloaque où s’entasseraient dans la misère, la saleté et la violence des hordes en haillons – des conditions qui ont évidemment pu exister –, le duo a planté sa caméra dans une échoppe de fortune, certes, mais dédiée à la coiffure et l’entretien de la barbe de ces hommes ayant parcouru des milliers de kilomètres pour se voir bloqués à portée de regard des côtes anglaises. Alors que cette “Terre promise” leur est, au dernier moment, rendue inaccessible, trois d’entre eux se livrent ainsi au travail des ciseaux et des rasoirs, comme à l’intérieur d’une parenthèse de bien-être et de douceur à savourer, succédant à l’enfer de voyages longs et semés d’embûches. Dans ce camp improvisé de baraques de bric et de broc, le souci de “se faire beau”, d’être propre et soigné, résonne comme une insubmersible volonté de conserver une dignité, d’affirmer son humanité à qui aurait tendance à la gommer, d’appliquer un baume sur les multiples souffrances qui rendent si pénibles l’attente et la solitude partagées, loin des familles et de tous les repères.

Emran, Gadisa et Maher se font coiffer et raser de près, sans parler, mais tout en relatant en voix off, dans leur langue maternelle, ce qu’ils ont vécu au fil de leur chemin, sur terre et en mer, et ce qu’ils éprouvent désormais. Le regard des deux réalisateurs – l’un à l’image, l’autre au son, les deux au montage – se fait discret, mais jamais neutre : ces visages, parfois filmés en légère contre-plongée, retrouvent la noblesse que certains cherchent tant à leur nier, d’Orban à Salvini en passant par l’extrême-droite française. Et leurs récits ne sont que ceux des drames de l’humanité du XXIsiècle dans son destin commun, qui concerne chacun. L’un a dû quitter l’Éthiopie, appartenant à la minorité menacée des Oromos ; un autre a fui l’Afghanistan et les talibans, qui en voulaient à son taxi et à sa liberté. Et l’image d’une lame de rasoir sur sa pomme d’Adam, ici caressante, laisse entrevoir de façon subliminale ce qu’il aurait pu advenir de lui s’il était resté là-bas.

L’exil s’est imposé à ces hommes, contrairement à ce que prétendent les discours xénophobes. Aussi plastiquement beau que salutaire dans ce qu’il révèle, The Barber Shop a reçu le Prix Égalité et diversité lors du Festival de Clermont-Ferrand 2018, ce n’est que légitime.

Christophe Chauville

Réalisation : Gustavo Almenara et Émilien Cancet. Image : Émilien Cancet. Son : Sylvain Jempy. Musique originale : Jérome Cancet. Production : XBO Films.

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