Extrait
Partager sur facebook Partager sur twitter

Solitudes

Liova Jedlicki

2012 - 23 minutes

France, Roumanie - Fiction

Production : Rézina Productions, Strada Film

synopsis

Une nuit de procédure suite au viol d’une jeune prostituée roumaine. Elle ne parle pas le français. Un traducteur roumain doit faire le lien entre l’administration et la victime.

Liova Jedlicki

Après avoir réalisé avec Rézina Productions un premier court métrage en 2004, Chérie, Liova Jedlicki est devenu assistant réalisateur sur d’autres films courts, mais également sur un documentaire, Lagarfeld Confidential, en 2007. La même année, il réalise un deuxième court métrage, avec Édouard Baer et Laura Smet, entre autres : Crosse.

En 2012, Liova Jedlicki signe son troisième court : Solitudes. Le film remporte le Prix Adami de la meilleure interprétation féminine, une mention du jury Télérama et une mention “Pialat” du jury officiel au Festival de Clermont-Ferrand.

En 2013, il réalise Bye-bye 35 mm, un documentaire sur l’arrivée du numérique et la fin de la pellicule et du métier de projectionniste.

Mon amour, tourné en 2016, est son premier long métrage, interprété notamment par Clémentine Poidatz et Marie Desgranges, mais il n'aura pas trouvé le chemin d'une sortie en salles.

Critique

L’état annoncé par le titre, supposé partagé, n’est finalement pas ce qui frappe en premier lieu en découvrant Solitudes. On est avant tout saisi par la façon dont le réalisateur utilise la parole, au centre même de son projet. Une jeune femme a été violée ; c’est une prostituée, elle est roumaine et ne parle pas français. Ses échanges avec une psychologue, puis avec des policiers sont par conséquent médiatisés par un compatriote, traducteur dont on pressent qu’il arrondit ainsi ses fins de mois. Les questions sont crues, les fonctionnaires n’y allant pas par quatre chemins (type et nombre de pénétrations, éjaculation ou non, protection ou non, etc.) et l’émotion de la victime, toute travailleuse du sexe qu’elle soit, se brise sur cette froide énumération qui finit par provoquer comme un vertige. Le spectateur lui-même le ressent, à travers les reprises des questions et des réponses par cette traduction intermédiaire, les sous-titres ajoutant à l’impression d’un flot verbal asphyxiant la plaignante... Celle-ci revit en effet son calvaire, un viol en réunion commis par d’autres Roumains ayant visiblement utilisé d’étranges instruments et pris des photos...

La dimension sordide de l’épisode semble toutefois éludée par le personnel concerné – voir l’infirmière déclamant, comme elle réciterait une liste de courses, les mesures à prendre pour prévenir toute contamination hépatique ou VIH. La lumière froide des lieux – commissariat, infirmerie, petit matin blême – participe à cette atmosphère de déshumanisation inévitable ; ces gens font simplement leur boulot, la psy peut s’amuser de comprendre des mots en roumain, même triviaux, et les flics veulent naturellement d’abord coincer des proxénètes. Mais c’est à travers le personnage de l’interprète que la notion de compassion est réellement battue en brèche : immigré à l’autre bout de l’Europe, il partage les mêmes origines que cette fille des rues, mais son empathie à son égard se limitera à une épaule – non volontaire – pour qu’elle puisse s’assoupir, puis à une clope donnée à la sortie du Quai des Orfèvres. Son mensonge final, pour n’avoir pas à raccompagner la pauvre fille, n’en est que plus cruel. Les solitudes naissent aussi de l’indifférence, ce n’est pas un scoop, mais la manière dont l’envisage le réalisateur nous captive d’un point de vue tant théorique qu’émotionnel.

Christophe Chauville

Article paru dans Bref n°109, 2013. 

Réalisation : Liova Jedlicki. Scénario : Alexandra Badea. Image : Julien Poupard. Montage : Laurence Larre. Son : Mathieu Descamps, Dorian Darcourt et Éric Lonni. Interprétation : Madalina Constantin, Razvan Oprea, Firmine Richard, Gérard Watkins, Marie Desgranges et Judith Gars. Production : Rézina Productions et Strada Film.

À retrouver dans

Autour des sorties