Extrait
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Skin

Guy Nattiv

2018 - 20 minutes

États-Unis - Fiction

Production : New Native Pictures

synopsis

Dans un petit supermarché d’une ville ouvrière, un homme noir sourit à un jeune garçon blanc de l’autre côté des caisses. Ce bref instant, pourtant inoffensif, va conduire deux gangs dans une guerre impitoyable aux terribles conséquences.

Guy Nattiv

Né en 1973 à Tel Aviv, Guy Nattiv est un réalisateur israélien reconnu à l'échelle internationale. Il a réalisé plusieurs longs métrages : Strangers, primé dans plus de 20 festivals, dont celui de Locarno, présélectionné aux Oscars et sélectionné en compétition à Sundance et Tribeca en 2008 ; The Flood, qui remporte un Prix spécial à la Berlinale en 2012 et 6 nominations aux Ariel (les César israéliens) ; Skin, inspiré de son court métrage du même nom, oscarisé en 2019.

Ce dernier film met en scène Jamie Bell et Vera Farmiga. Il est projeté pour la première fois en 2018 au TIFF, à Toronto, où il remporte le Prix Fipresci de la critique, puis en Europe, à la Berlinale, en 2019. Il est basé sur l’histoire vraie de Bryon Widner, ancien suprématiste blanc s'étant fait opérer afin d'enlever des tatouages néonazis de son visage et de ses mains.

Critique

Diffusé avec l’aimable autorisation de France Télévisions

 

Un coup de couteau dans le cœur, un retournement de cerveau, un dégoût et une impuissance face à des cycles de violence qui semblent ne jamais pouvoir s’arrêter. Voilà ce que nous laisse le court métrage Skin de Guy Nattiv. Et il faut bien le temps du générique pour s’en remettre.  

Tout commence pourtant avec de l’amour et de la bienveillance, baignés de couleurs douces. Un père rase les cheveux de son fils, lui embrasse le crâne ; ils partent avec la mère et des amis pour une joyeuse sortie. Leur look de métalleux et le hard-rock qu’ils écoutent contrastent avec ces images tranquilles, ces vertes vallées, ce lac bleu, cet esprit de film de vacances presque. Les mouvements souples de la caméra accompagnent les personnages qui s’adonnent à leur passe-temps : on tire au fusil sur des bouteilles vides. Inoffensif. Puis un premier temps suspendu, un premier arrêt dans cette fluidité, nous dérange. L’arme est passée au petit garçon. Il se concentre, cet engin beaucoup trop grand entre les mains. Il dégomme une pastèque. En plein dans le mille. La tension se relâche, mais il reste comme un mauvais pressentiment. Une minute et demie plus tard, un homme noir distrait ce même petit garçon et le fait rire. Ce geste innocent, ce bruit si gai du rire d’un enfant, déclenche un flot de sauvagerie qu’on aimerait pouvoir qualifier d’inhumaine. Malheureusement, elle est bien perpétrée par des hommes et la scène finale de ce court métrage est tirée d’une histoire vraie. C’est bien la force du film, et certainement l’une des raisons pour lesquelles il a obtenu l’Oscar du meilleur court métrage : il montre, de façon impitoyable, que les hommes sont capables des sentiments les plus vils, tout en aimant profondément leur famille. Il installe le malaise en créant chez le spectateur un sentiment d’attachement pour des personnages qui l’écœureront ensuite. 

Adopter le point de vue des enfants accentue l’impression d’absurdité et d’impuissance face à la violence. Cela permet aussi au réalisateur d’aborder les problèmes de transmission, et d’éducation. Les enfants sont vierges, ils ne comprennent pas tout et se laissent imbiber par les discours de leurs aînés. Le petit Troy ne croit pas qu’un serpent aux couleurs vives soit supérieur à un serpent moins coloré, et lui ne pense qu’aux animaux. C’est son père qui émet l’hypothèse que leur différence crée une inégalité et qui, par ce sous-entendu, dresse un parallèle entre les reptiles et les hommes. Ce faisant, il partage avec son fils qu’il aime tant des valeurs remplies d’une haine qu’il a dans la peau. Skin. La peau, la chair, nette, filmée de si près. À travers elle, Nattiv questionne la notion même d’identité. On dit que les étiquettes collent à la peau. C’est bien qu’elle est un réceptacle. Elle dit peut-être quelque chose de nous, non par sa couleur, mais par ses rides, ses plis, ses taches, ses blessures. Les tatouages ont toujours été symboliques, ils parlent. Et ici, ils punissent. 

Entre problèmes d’éducation et vengeance sordide, Guy Nattiv enfonce son spectateur dans une spirale infernale. Des couleurs claires du début, on sombre petit à petit, jusqu’au noir complet. Un noir qui symbolise l’incompréhension et la peur, qui pousse à des actes irréparables. Nous sommes tenus en haleine, complètement crispés par les formes indistinctes et le son des respirations difficiles, haletantes ou apeurées. Nous anticipons l’inévitable tout en espérant y échapper. La tension de tout un film se concentre dans la dernière scène et nous assomme lorsqu’elle explose. 

Anne-Capucine Blot 

Réalisation : Guy Nattiv. Scénario : Sharon Maymon et Guy Nattiv. Image : Drew Daniels. Son : Nati Taub. Montage : Yuval Orr. Interprétation : Jonathan Tucker, Danielle Macdonald, Jackson Robert Scott, Johnse Allende Jr., Zeus Campbell et Lonnie Chavis. Production : New Native Pictures.