Extrait
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Sagrada Família

Margarida Lucas

2019 - 22 minutes

Portugal - Fiction

Production : Terratreme Filmes

synopsis

Ce film est une comédie à l’humour noir qui raconte l’histoire d’une famille de cinq frères, une mère célibataire et une grand-mère qui vivent serrés dans un petit appartement du quartier de Benfica.

Margarida Lucas

Née à Lisbonne en 1983, Margarida Lucas déménage à Londres, puis à Barcelone pour ses études.

Réalisatrice, actrice et monteuse, elle a participé au montage de A Brief History of Princess X (2016) et Les extraordinaires mésaventures de la jeune fille de pierre (2019) de Gabriel Abrantes. 

Elle réalise en 2015 son premier court métrage, Rampa (Slope selon son titre en version internationale) et reçoit pour ce film le Prix de la meilleure réalisatrice au Festival Curtas de Vila do Conde . 

Margarida Lucas signe son deuxième court métrage, Sagrada Familia, en 2019. 

Critique

Il y a de ces films troublants qui nous emportent, dans leur sillage, à la recherche de leur propre issue. Des récits usant du cinéma comme d’un art de l’esquisse, vive, où, maintes fois fragmentée, et absorbée, trait après trait, par des sens avides de sens, s’exalte plus qu’ailleurs l’implicite en fuite. Irréductibles, insaisissables par leurs scènes seules, il naît alors à leur contact une sorte de vertige souple et ouvert ; ainsi de Sagrada Família et du déséquilibre inquiet que Margarida Lucas orchestre minutieusement dans la coulisse des plans.

Voilà donc un court métrage où, malgré une dizaine de personnages plaisamment croqués – la mère, pleine de corps et de voix, comme lancée dans une lutte effrénée contre le vide ; la grand-mère, que sa dévotion au club de football de la ville, écharpe de supporter et chapelet en main, hisse en irrésistible silhouette punk ; ou Artur, enfant frêle aux habits un peu amples, proposant une émouvante incarnation du hiatus qui le travaille, pour ne citer qu’eux –, les événements témoignent moins d’une trajectoire narrative classique qu’ils n’aiguillent l’attention sur celles qui, dans leur ombre, se dérobent. Quelle douloureuse intelligence de mise en scène faut-il pour contrarier l’expression des signes au profit de ce qui s’y refuse !

Bien sûr, l’exigence est, pour le spectateur, d’autant plus forte : resté passif, l’essentiel lui échappe, et seuls des fragments excentriques lui parviennent. Ballotté entre sept entités disposant chacune de ses propres motifs et aspirations, il suit ainsi le gré désordonné de leurs fluctuations, contenues ensemble par la seule idée, pourtant malmenée, de famille. La fugue de l’aigle Furiosa, mascotte du club de football, y voisine alors avec les concepts d’application toujours plus farfelus de la mère, mais également avec les questions de mort, de drogue, de pédophilie et de défaillance parentale qui s’y font successivement jour. Mais que le spectateur se heurte au latent à l’unisson du manifeste – ici à ces regards tendus qui jamais ne s’accrochent, là à ces hors-champs, visuels et sonores, qui ne produisent que de nouvelles et cuisantes impasses –, et le voilà qui plonge alors sans délai dans l’intime mouvement du film. Nourri des ruptures et des manques, celui-ci prospère en effet là où se brisent horizons, rêves et perspectives : projets insensés, désir réprouvé, fuite empêchée, transcendance envolée cultivent ainsi tous cet élan dévorant vers un ailleurs qui, constamment, se dérobe et, paradoxalement, s’intensifie.

Il s’agit d’abord d’un ciel vide, d’un tableau blanc encombré, d’un autel délaissé, d’un silence coupable. Progressivement, cela-même qui se refuse se déploie, s’infuse au creux du récit, icônes contrariées à l’éloquence incomparable. Puis, inévitablement, une certaine confusion s’empare de ce voisinage croissant. Les lignes bientôt se mêlent, s’affranchissant réciproquement, profitant surtout de l’emphase d’une chanson : les images télévisuelles peuvent alors se fondre à celles du récit et donner en apothéose le succès d’un rêve, tandis qu’à travers Zé, le frère, et l’homme de la plage se font désormais face l’émotion de deux drames, l’un qui a été, l’autre qui aurait pu être.

De cet art d’agacer mutuellement virtuel et réel émane alors de Sagrada Família une hébétude infinie qui, pour longtemps encore, abrite le mystère insondable et précieux de ce qui, envers et contre tout, résiste.

Claire Hamon

­Réalisation et scénario: Margarida Lucas. Image : Vasco Viana. Montage : Margarida Lucas et Francisco Moreira Son : Ricardo Leal. Interprétation : Cláudia Jardim, Ivone Ruth, Enzo Scarpa, Bruno Mendonça et Diana Narciso. Production : Terratreme Filmes.

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