Extrait

Roc et canyon

Sophie Letourneur

2007 - 51 minutes

Fiction

Production : Ecce Films

synopsis

Dans le train qui les mène en colonie, des adolescents se jaugent du coin de l’oeil. Caché derrière un rideau de cheveux, Augustin garde obstinément son baladeur sur les oreilles. Plus délurées, Chloé et Marion ont déjà convié le grand et beau Gabriel à jouer aux cartes. Le soir, sous la tente, Marion confie à sa copine qu’elle pense sans arrêt à lui.

Sophie Letourneur

Née en 1978, Sophie Letourneur est venue au cinéma par des voies détournées. C’est en suivant des études aux Arts déco qu’elle entame une recherche sur le quotidien et l’anodin. Après quelques travaux d’enquête alliant textes et photos, elle poursuit cette démarche dans le cadre de films expérimentaux et documentaires. Prenant l’habitude d’enregistrer autour d’elle des conversations qu'elle monte par la suite, elle développe avec ces premiers travaux une méthode qui sera à l’origine de ses projets de fiction.

Après un premier film tourné en amateur et déjà motivé par cette méthode, elle réalise en 2004 le court métrage La tête dans le vide , encouragée par le producteur Emmanuel Chaumet d’Ecce Films. Suivront en 2005 les moyens métrages Manue bolonaise, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et Prix du jury aux Rencontres du moyen métrage de Brive, et Roc et canyon en 2007.

Ce succès en festivals permet à son premier long métrage La vie au ranch, dont les interprètes sont un groupe d’amis non-professionnels, de voir le jour en 2010,avec à la clé une sélection à l'ACID à Cannes et un doublé Prix du public/Prix du film français à Entrevues à Belfort). La réalisatrice continue néanmoins de s’intéresser à la forme courte avec Le marin masqué en 2011, pour encore un ample succès : sélection à Locarno, Grand prix du jury, Prix de la jeunesse et Prix de la presse au festival Côté court de Pantin, nomination aux César.

Sophie Letourneur revient au long métrage avec Les coquillettes (2013) et Gaby Baby Doll (2014), avec Benjamin Biolay et Lolita Chammah. Il faut attendre six ans pour son long métrage suivant, Énorme, qui sort en salles à la rentrée 2020.

Critique

Marion fond pour Gabriel qui a finalement un penchant pour Chloé qui elle-même n’a d’yeux que pour Augustin. On avait beau déjà savoir tout ça, Roc et canyon n’en finit pas de nous épater. Le temps d’une colonie de vacances dans la région grenobloise, la jeune réalisatrice s’attache aux histoires d’une tribu d’adolescents d’une quinzaine d’années. Amour, potins, copinages puis trahisons, rivalités, activités, le quotidien se déclinerait presque comme un roman-feuilleton. Précis des combines et combinaisons amoureuses dans les vapeurs adolescentes, portrait juste d’une époque en marche, cinéma vif et inventif, le troisième court métrage de Sophie Letourneur finit de nous convaincre de la force et de la singularité de son regard, avouons-le d’entrée.

La réalisatrice fabrique depuis ses débuts des objets filmiques basés sur des moments de vie, des morceaux de réalité accrochés à sa mémoire qu’elle démultiplie et réinvente à l’envi. Enregistrements de conversations, notes, témoignages, photos souvenirs lui servent à construire ses histoires qu’elle fait jouer ensuite à des apprentis comédiens, les laissant libres de construire leur interprétation, dialogues compris dans le cas de Roc et canyon, à partir de la simple intention qu’elle donne. Si réduire la portée du film à l’originalité de son dispositif n’est évidemment pas suffisant, il permet de percer, un peu, la fraîcheur qui émane de ses personnages, cinquante-cinq minutes durant. Fiction documentaire, documentaire de fiction, la question n’est pas ici de délimiter un genre, mais de voir à l’œuvre un cinéma qui cherche au-delà des limites. Rien n’est véritablement volé à ces formidables protagonistes. La réalisatrice est parvenue à établir la confiance nécessaire pour réussir à cueillir ce qu’elle était venue chercher : tics de langage, secrets murmurés sous la tente, ébauches de gestes maladroits. On sent là la volonté de tracer un portrait de groupe et le film, à ce titre, défile selon une narration assez classique, déployant par ordre chronologique les rendez-vous incontournables de la vie en colo.

Mais Sophie Letourneur filme aussi au plus près des corps, louant sans cesse leur beauté niée, ces corps que l’on cache derrière une mèche de cheveux comme ceux que l’on exhibe à la piscine même quand on les souhaiterait différents. Et la réalisatrice ne s’interdit jamais de pouvoir aussi rire de tout, notamment du burlesque des séances sportives qui contraignent ces grands enfants à jouer de bon cœur ou de la philosophie d’un Augustin qui, à l’écart du troupeau, avoue mi­-placide mi-aride que “ce qu’on fait autour du foot, c’est trop énorme” pour lui. Elle parvient ainsi à dépasser la légèreté ambiante et offre un contrechamp, familial, social, que le spectateur est libre de s’approprier. Les séquences de “trêve”, relevées par une musique aux consonances de western de Tom Harari, appuient la vision épique de l’adolescence que la réalisatrice entend donner. Mais restant au creux de l’oreille, ce petit air qui peut rappeler aussi la mélancolie des balades de Nick Drake révèle combien ce moment de la vie, forcément “trop sensible”, contient de tonalités.

Amélie Galli

Article paru dans Bref n°80, 2007.

Réalisation et scénario : Sophie Letourneur. Image : Tom Harari. Montage : Michel Klochendler. Son : Claire-Anne Largeron, Guillaume Chevalier et Jean-Guy Véran. Musique originale : Tom Harari. Interprétation : Marion Abeille, Augustin Hüe, Gabriel Mathivet et Chloé Sire. Production : Ecce Films. 

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