Extrait

Regarde la mer

François Ozon

1997 - 52 minutes

Fiction

Production : Fidélité Films et Local Films

synopsis

Une jeune mère anglaise passe ses vacances avec sa fille, âgée de 10 mois, sur l’île d’Yeu dans la maison de son mari, resté à Paris pour travailler. Au rythme des désirs du bébé, chaque journée se ressemble, entre les pleurs, les biberons et la plage. Un soir, une routarde étrange et peu bavarde lui demande l’autorisation de planter sa tente dans le jardin. Sasha accepte.

François Ozon

François Ozon, né en 1967, a commencé ses études de cinéma à Paris I, avant d’intégrer la Fémis en section réalisation. Il en sort en 1994 et réalise plusieurs courts métrages qui lui assurent une renommée importante. Une robe d’été, qu’il réalise en 1996, est son premier succès : il est présenté à Cannes et reçoit le Léopard de demain à Locarno et le Grand prix à Brest. Il enchaîne l’année suivante avec Scènes de lit et Regarde la mer et plus tard X2000, primé au Festival d’Oberhausen en 1999. Cette même année, il reçoit une Mention spéciale du jury pour l’ensemble de ses courts métrages à Clermont-Ferrand. C'est avec Sitcom, en 1998, qu'il passe au long métrage. Sous le sable, sorti en 2000 et grand succès publique et critique, lui permet par la suite de travailler au rythme d’un film par an. Citons notamment Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, qui révèle Ludivine Sagnier en 2000, Huit femmes, Ours d’argent à Berlin en 2002, le thriller Swimming Pool, présenté à Cannes en 2003, la comédie Potiche en 2010 avec Deneuve, Depardieu et Luchini, qui joue aussi en 2012 dans le film Dans la maison, primé à Toronto et San Sebastian. Après le succès à la fois critique et public de Grâce à Dieu, s'inspirant de faits réels d'abus au sein de l'église catholique et récompensé du Prix du jury au festival du film de Berlin en 2019, il met en scène entre chronique adolescente, film noir et mélo, la rencontre entre deux garçons dans Été 85, à l'affiche des cinémas à partir du 14 juillet 2020. Il s'agit alors du 19e long métrage du réalisateur français le plus prolifique du paysage contemporain.

Critique

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des jeunes spectateurs.

Avec Une robe d’été, François Ozon nous a donné une preuve éclatante de sa capacité à séduire le spectateur pour mieux l’embarquer sur des rives qu’il ne pressentait pas. Nous sommes donc sur nos gardes lorsque débute Regarde la mer, cherchant d’emblée les chemins escarpés qu’il risque, mine de rien, de nous faire escalader, histoire de nous mettre face à nos propres contradictions et perversions. Et à l’ouverture du film, enchaînement épuré de plans fixes sur le sable, sur la végétation puis sur la petite maison de vacances, ne suffit pas à endormir notre vigilance et notre prudence. Très rapidement, l’attention achoppe sur un plan qui éveille le malaise : celui d’un bébé pleurant dans un lit aux rebords duquel il est appuyé, tel un animal mis en cage. Le sentiment d’abandon est accentué par le fait que sa mère ne le prend pas dans ses bras et laisse le petit corps à sa solitude. À plusieurs reprises dans le film, nous serons face à cette mise en scène de la séparation de la mère et de l’enfant, dans des plans gros d’une détresse terrible mais contenue, notamment lorsque la mère cherche à joindre son mari au téléphone et que le bébé dort sur le canapé à quelques mètres d’elle, ou qu’elle le laisse seul endormi sur la plage pour s’aventurer dans la forêt. Mais la séparation des corps est également présente de manière plus brutale dans le film, avec l’intrusion d’un troisième personnage, jeune campeuse-vautour qui surplombe ses proies sur la plage lors de sa première apparition. Nous sommes désormais confrontés à une lancinante qui vient directement frapper à la porte de la jeune mère, et donne lieu à un affrontement oppressant. Par sa seule présence, l’actrice Marina de Van nous agresse et vient perturber le cours des événements, chacun de ses gestes étant ressenti comme dangereux, notamment vis-à-vis de l’enfant. À cet égard, l‘incident de la brosse à dents dans la salle de bain n’est en rien gratuitement choquant ; il exprime à lui seul combien le rapprochement des corps est ici vécu de manière violente et organique, annonçant l’alliance contre-nature finale sur le pont du bateau.

L’entrée en scène du personnage de Marina de Van est d’autant plus rude que la seule qui pourrait s’y opposer – la mère – l’accepte très vite, voire la provoque, allant jusqu’à lui confier l’enfant pour aller faire des courses en ville. Il y a également le magnifique moment du bain, où le bébé passe des bras de sa mère à ceux de l’autre femme, mise en scène foudroyante de la circulation des corps, du désir et du danger. Contre toute attente, le personnage le plus dérangeant est peut-être bien celui de Sasha, dont le rôle serait de protéger son enfant mais qui ne peut renoncer à la tentation de jouer avec le feu. À contrario, Marina de Van, malgré un rôle noir proche des codes du cinéma de genre, est touchée par des moments de grâce. La lumière qui baigne son visage à certains moments où elle a le bébé dans ses bras en fait une véritable Vierge à l’enfant, et les larmes qui coulent sur ses joues dans une des dernières scènes du film empêchent définitivement d’en faire un être monolithique.

Si le film de François Ozon est si troublant, c’est parce qu’il installe un suspense, mais d’une nature bien particulière : il ne s’agit pas d’exploiter un imaginaire du hors champs, où l’horreur serait tapie dans l’ombre, mais au contraire de valoriser le plan. La menace, tout entière incarnée par Marina de Van, ne cesse de pénétrer et d’occuper l’écran ; l’un des symboles de la puissance du champ est la scène où l’on entend la chanson de la jeune campeuse, alors que celle-ci ne chante pas à l’écran. L’utilisation du son off, procédé classique pour créer l’angoisse du fait du décalage qu’il instaure, est neutralisé dès le plan suivant, où il est pris en charge par l’image, qui nous montre le personnage effectivement en train de chanter. Dans Regarde la mer, tout se passe dans le champ, et non ailleurs. À tel point que les situations qui pourraient facilement faire naître l’angoisse parce qu’elles nous éloignent du bébé n’occupent jamais cette fonction : lorsque Sasha part en ville ou dans le petit bois et abandonne son enfant au danger, nous ne pensons pas au hors champ – ce qui peut arriver au bébé – mais vivons ce qui se passe devant nos yeux – le bien-être de la mère. Il n’y a pas pour autant saturation de l’écran, le film possédant cette perversité de laisser planer le risque sans jamais – ou presque… – le concrétiser. L’horreur n’est pas prise en charge par l’image mais par le spectateur, condamné à « se faire son film », comme l’était Sasha, lors de son aventure avec le berger, flirtant avec une situation-limite lourde de la promesse d’un événement à venir. Les plans sur l’ouverture de la fermeture éclair de la tente sont gros de ce désir presque sensuel de découvrir quelque chose, désir qui finira par être comblé – à force justement d’avoir été attendu ?

Avec Regarde la mer, François Ozon signe le versant noir d’Une robe d’été ; et l’opposition des rôles tenus par la robe dans chacun des deux films est, à cet égard, explicite. Elle était moteur du désir et le faisait circuler généreusement entre les personnages dans Une robe d’été, permettant par ailleurs au jeune garçon d’assumer sa véritable identité. Ici, il n’y a pas don mais vol de robe – et, dans le même temps, d’identité. La mécanique bien huilée d’un scénario vif et enlevé a laissé place à une intrigue plus discrète et linéaire, et la juxtaposition des plans, souvent abrupte, renvoie à un monde où le désir a du mal à se frayer un chemin, bloqué par la frigidité et l’attitude de rétention – titre justement du dernier film de l’actrice et aussi de la réalisatrice Marina de Van – de l’inquiétante campeuse. La sensualité des rencontres s’est transformée en collision mortelle, mais le talent de François Ozon reste intact, qui signe là son film le plus ambitieux et le plus abouti.

Claire Vassé

Article paru dans Bref n°34, 1997.

Réalisation et scénario : François Ozon. Image : Yorick Le Saux. Montage : Jeanne Moutard. Son : Daniel Sobrino. Musique originale : Éric Neveux. Interprétation : Sasha Hails et Marina de Van. Production : Fidélité Films et Local Films.

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