Extrait

Quelqu’un de spécial

Alice Gervat

2025 - 7 minutes

France - Animation

Production : EnsAD

synopsis

Via une appli, Lisa a matché avec Xuân et doit enfin la rencontrer. Problème : pour lui plaire, elle lui a affirmé parler vietnamien, sa langue d’origine, dont elle ne comprend pourtant pas un mot. S’enfonçant dans le mensonge, il lui reste une semaine avant le “date” pour réellement apprendre le vietnamien...

Alice Gervat

Née en 2001, Alice Gervat est une artiste, animatrice 2D et illustratrice française. Titulaire d'un master en cinéma d’animation à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris en 2024, elle a connu un vaste succès avec son court métrage de fin d’études, Quelqu’un de spécial, dans lequel elle explore avec humour et sincérité les émotions et questionnements liés à ses origines vietnamiennes et à son identité culturelle personnelle. Le film a été sélectionné dans de nombreux festivals en France et à l'étranger, remportant notamment le Prix l'Extra Court au Poitiers Film Festival 2025 et le Prix du public au Festival national du film d'animation de Rennes l'année suivante.

Alice Gervat a aussi participé en 2025 au coloring du film Kosmogonia de Karolina Chabier.

Critique

Sur les écrans de nos téléphones, aujourd’hui, les personnes sont devenues des “profils”, les visages des images et les récits de vie des “bios”. Dans ce nouvel espace qu’ouvrent les applis de rencontres, on fait défiler les autres et on se swipe ou on se matche. La découverte de l’altérité se réinvente à travers l’algorithme. Notre premier lien est à présent numérique, un pont virtuel douteux, qui laisse à ses extrémités deux solitudes, simulant une connexion déconnectée. Nous cherchons l’autre dans quelques photos et deux lignes de texte, projetant sur lui ce que nous voulons y voir, nous donnant par là même l’illusion de maîtriser notre propre image. Il y a quelques semaines maintenant, Lisa a matché avec Xuân sur “Tender”. La bio de cette dernière, rédigée en vietnamien, a, une fois traduite, piqué sa curiosité. Elle y a vu un signe, de ces messages que l’on pense écrits pour soi et qui transforment un hasard en évidence. La voilà donc ce soir dans le métro parisien, en direction d’un premier date. Seulement, il y a un couac : qu’a-t-elle bien pu avoir en tête lorsqu’elle a envoyé ce premier message en vietnamien ? Certes, Lisa est d’origine vietnamienne, mais n’en parle pas un mot. Trop tard, cela fait maintenant un mois que toutes deux échangent dans cette langue et se séduisent à travers elle. Dans le hors champ qu’inclut ce dispositif, on peut bien faire croire ce que l’on veut après tout.

Quelqu’un de spécial se déploie ainsi en flashback, le temps d’un trajet de métro pour se sauver de l’échec ou s’y plonger entièrement. Les dessins d’Alice Gervat assurent une circulation fluide entre les espaces réels et mentaux. Vivants et organiques, pris dans une myriade de couleurs, toutes plus vives les unes que les autres, ils insufflent au film l’énergie de sa protagoniste et accentuent l’absurdité de la situation. Si le son, très documentaire, ancre dans une réalité, le découpage reprend le langage de la BD ou du manga, offrant un contraste humoristique et vrai. D’autant que cela apparaît d’emblée familier tant la réalisatrice y injecte les codes de la Gen Z. En se réappropriant les interfaces des applis et les réflexes langagiers, elle touche juste et transforme l’universel en intime. Elle confère à ce film une hybridité qui lui permet de dériver dans des endroits que seule l’animation atteint. S’ouvre alors en succession des parenthèses, parfois musicales, faisant presque se confondre les dessins avec les notes d’une partition.

Pendant un mois, Lisa va donc redoubler d’efforts pour apprendre le vietnamien et tenter de se sortir tant bien que mal de la sauce dans laquelle elle s’est mise. La “carotte” de la relation motive, il y a objectif intime, porteur de sens. Mais de cette course se dégage aussi quelque chose de plus vaste : la recherche indirecte de ses origines, les questionnements identitaires, un sentiment d’appartenance ambivalent. Alice Gervat fait ici de la langue le lieu de l’intime et évoque subtilement la question de l’intégration, de ce que signifie faire partie d’une diaspora plusieurs générations après l’exil de ses grands-parents et de ce que l’on hérite de sa famille sans nécessairement le posséder.

Quelqu’un de spécial fonctionne ainsi en poupées russes dans lesquelles chaque niveau narratif en dissimule un autre. L’histoire de dating est en réalité une histoire de langue qui nous entraîne dans un récit identitaire, chargé de complexes et de vulnérabilité. Alice Gervat signe une comédie romantique moderne, fine et délicieuse, qui nous rappelle que IRL, il est impossible de swiper.

Lucile Gautier

Réalisation, scénario et montage: Alice Gervat. Musique originale : Jules Douaire. Animation : Kim Na Dao et Alice Gervat. Interprétation : Hoàng Anh Duchatelet, George Ka, Taslyne Oumarkatar et Yen Linh Tham. Production : EnsAD.