Extrait

Poseur

Margot Abascal

2019 - 24 minutes

Fiction

Production : Paraíso Production

synopsis

Jean pose nu pour la première fois en tant que modèle...

Margot Abascal

Margot Abascal, née en 1973 à Nantes, étudie au Cours Florent puis au Conservatoire national supérieur d'art dramatique. Elle débute d’abord en tant que comédienne, tant pour le théâtre que le cinéma. C'est Didier Kaminka qui la fait débuter en 1990 à l’écran, dans le populaire Promotion canapé, aux côtés de Thierry Lhermitte. Après quelques apparitions à l’écran, Laurent Tuel lui offre le rôle principal de son film Le rocher d'Acapulco, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs en 1995. En 2001, elle chante avec Philippe Katerine dans Nom de code : Sacha, un court métrage réalisé par Thierry Jousse, primé au Festival Côté Court de Pantin. Elle retrouve ce dernier en 2005 pour son long métrage Les invisibles, qui sera notamment présenté à la Semaine de la critique. Margot Abascal tient également de nombreux rôles dans les courts métrages de cinéastes renommés tels François Ozon (Scènes de lit : Love in the Dark), Sébastien Lifshitz (Les corps ouverts, Prix Jean-Vigo 1998) ou encore Sébastien Betbeder (Des voix alentour). Elle passe de l’autre côté de la caméra en 2002 et réalise La voix de Luna, un premier court métrage tourné durant les Transmusicales de Rennes. Ce dernier obtient le soutien de la Région Bretagne, tout comme son second film, Florides, réalisé onze ans plus tard. Poseur, son dernier court, sélectionné à Côté Court à Pantin en 2019, met en scène Charles Berling confronté, nu, aux regards d’élèves-artistes.

Critique

Poseur repose sur un paradoxe fécond. Un acteur identifié et connu – Charles Berling – y tient le rôle d’un homme que la réalisatrice présente d’emblée sans qualité particulière, silhouette grise dans un quartier de bureaux, visage fermé, habits à la neutralité manifeste. Un homme dans la foule, s’effaçant volontairement, un rien fuyant, et dont nous ne saurons, d’un point de vue psychologique ou social, presque rien. Cet homme, pourtant, va tout autrement se dévoiler. En posant nu. En faisant le modèle. En se livrant aux regards qui jamais, ailleurs, ne semblent accrocher son visage.

Il est utile, pour appréhender Poseur à sa juste mesure, d’entreprendre un petit détour par la filmographie de réalisatrice et d’actrice de Margot Abascal. Dans La voix de Luna (2002), le premier court métrage qu’elle réalisa, elle mettait en scène une chanteuse perdant sa voix, une femme se caractérisant donc par un manque soudain, elle aussi. Un an plus tôt, dans Nom de code : Sacha de Thierry Jousse (2001), son rôle le plus marquant peut être, l’actrice se livrait d’abord aux regards dans un club de strip-tease et finissait par trouver une voix, en quelques délicieuses séquences musicales, au contact d’un Philippe Katerine jouant peu ou prou (comme il le fera plus tard dans Je suis un no man’s land, du même réalisateur) son propre rôle de chanteur. Si le rapport à la nudité, aux regards d’autrui et à la voix qui défaille ou qui se trouve circule entre ces trois courts métrages, on ne manquera pas enfin de relever que le beau Poseur se clôt, au générique, sur une chanson qu’interprète Charles Berling lui-même (sur une composition de Philippe Eveno, complice régulier de Katerine, d’ailleurs). De Nom de code : Sacha à Poseur, trouver sa voix, donc, comme trouver sa voie...

S’il ne sait s’affirmer (voir comme il ne réussit à s’imposer lors d’un appel téléphonique inopportun dans la rue), Jean, le personnage de Poseur, est donc saisi dans un moment où il semble pourtant trouver, en une bifurcation inattendue, un sens à son existence. Un sens qui ne passe pas, comme attendu ailleurs, par un statut familial, social ou professionnel, mais par un abandon, un don. Ainsi se livre-t-il aux autres, à défaut de savoir sans doute quoi faire de sa personne, peut-être pour sa part las d’une vie trop ordonnée.

Son corps devient une surface que d’autres doivent investir, habiter, transfigurer, recréer. À sa place. Significativement, lors de la dernière séance de pose du film, la plus dure, la plus exigeante, le voilà qui s’effondre, pris d’un malaise vagal (une absence temporaire se combinant à une sorte d’épiphanie le raccordant à l’histoire de l’art et de sa ville). Pure surface, cible consentante que les regards épuisent, avant qu’il ne sache s’abstraire de la situation, avant qu’il ne trouve l’équilibre – tel la consentante proie d’un vampire – entre ce qu’on lui prend et ce qu’il est prêt à donner.

Mais que l’une des peintres (jouée, ce n’est pas un hasard, par Margot Abascal elle-même) se rapproche trop de lui, se mette à le désirer quand il vient prendre la pose dans son atelier, cette fois pour elle seule, voilà qu’il se dérobe à nouveau, rétif à tout contact qui ne passerait pas par le filtre du regard collectif, à tout point de vue qui chercherait à percer ses intentions à jour.

Tandis qu’au même regard de femme un acteur s’est livré comme jamais, le personnage, lui, résiste encore... Beau paradoxe, écrivions-nous plus haut, d’un film décidément passionnant...

Stéphane Kahn

Réalisation et scénario : Margot Abascal. Image : Florence Levasseur. Montage : Louise Narboni. Son : Raphaël Bigaud, Antoine Martin et Lucien Richardson. Musique originale : Philippe Eveno. Interprétation : Charles Berling, Margot Abascal, Souleymane Sylla et Lola Coipeau. Production : Paraíso Production.

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