Extrait
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Petite sœur

Ève Deboise

2001 - 25 minutes

France - Fiction

Production : Movimento Production

synopsis

Juliette, 14 ans, adore son père. Celui-ci préfère Anna, sa fille aînée, dont il sent qu’elle est peut-être en train de lui échapper. Par amour, ou par jalousie, Juliette accepte de jouer les détectives.

Ève Deboise

Née en 1963, Ève Deboise entre aux Beaux-Arts de Paris, après une licence en droit. Elle intègre ensuite le département scénario de la Fémis et y rencontre Rithy Panh, dont elle écrit les deux premiers films de fiction (Les gens de la rizièreUn soir après la guerre). Elle participe aussi notamment à l'écriture du premier long métrage de Christophe Blanc, Une femme d'extérieur, en 2001.

Elle réalise alors elle-même deux courts métrages : Petite sœur en 2001, sélectionné à Clermont-Ferrand, Pantin et Créteil, entre autres, et Orphelin, tourné à l’occasion d’un stage pour des comédiens l'année suivante.

En 2011, elle réalise son premier long métrage, Paradis perdu, qui remporte notamment le Grand prix du festival de Jeonju, en Corée du Sud.

Presque dix ans s'écoulent en attendant un deuxième long, Petite leçon d’amour, qui réunit Laetitia Dosch et Pierre Deladonchamps et sort dans les salles françaises au début du mois de mai 2022.

Critique

Avec Petite sœur, Ève Deboise s'attaque courageusement au registre rebattu et souvent ennuyeux des affres de l'adolescence, et en particulier celui des jeunes filles pré-pubères face à leurs premiers émois amoureux. Pourtant, malgré un sujet aussi risqué, elle parvient avec beaucoup de finesse et d'habileté à esqui-ver les écueils du genre, pour réaliser un film profond, sensible et d'une facture particulièrement attachante, grâce à un jeu extrêmement ténu autour des ressorts de sa narration, mais surtout en s'affranchissant d'une pudeur, souvent responsable de la mièvrerie de ce registre.

Juliette vit seule avec son père et Anna, sa sœur aînée dans une station service isolée au bord d'une route de province. C'est l'été, les vacances, et la jeune fille s'occupe de son mieux entre sa radio, son chien, quelques automobilistes à aguicher; solitaire, avec en elle un désir confus et innommé qui la travaille, la rend idiote, comme toutes les filles de son âge. Néanmoins, le poids de son environnement familial en fait une jeune fille quelque peu différente, témoin malgré elle d'un tissu relationnel complexe, dominé par l'absence de la mère et l'autorité d'un père ultra-possessif envers sa fille aînée, que l’on devine elle-même fragile et quelque peu désaxée. Or, c'est avec une judicieuse parcimonie que la réalisatrice lève le voile sur ce nœud familial, préférant laisser les tentations psychanalytiques dans les plis de l'histoire et oublier cette gravité, au profit d'un regard plus aigu et sans pathos sur son héroïne. Un regard plus impudique justement car Juliette, loin d'être une oie blanche, n'hésite pas, sur la demande de son père et moyennant finances, à suivre sa soeur pour l'espionner lors de ses mystérieuses escapades, et n'hésite pas non plus à prétendre que celle-ci va y retrouver un homme, tout en étant parfaitement consciente de la blessure qu'elle va susciter chez son père; alors qu’elle-même s'éveille à la sensualité en cédant timidement aux avances de l'un des jeunes automobilistes croisé au détour d'une de ses filatures. Mais cette perversité naïve de Juliette ne laisse pas de la rendre attachante, précisément par sa franchise et sa maladresse face au monde des adultes, par sa capricieuse volonté de plaire, de paraître - gauchement - sûre d'elle le long de cette passerelle que le hasard d'une rencontre lui tend vers la découverte du corps de l'autre.

Cependant, les choses vont se précipiter, et le jeu des circonstances va faire que ce sera finalement Anna, fragile, perdue, effacée, qui va partir avec le garçon à bord de son automobile, devant les protestations désespérées et impuissantes de Juliette, que cette injustice renvoie brutalement à sa jeunesse, sa sensualité refoulée, sa condition de fleur en bouton, de “petite sœur” contrainte de rester un moment encore dans le lieu solitaire et vain de ses méchancetés d'enfant. Ce dénouement pourrait sembler digne de la rectitude d'un conte moral, mais le regard d'Ève Deboise est bien différent, plus sec, plus abrupt, et aussi plus lucide. En effet, par une mise en scène privilégiant le réalisme à l'événement, elle recadre - non sans une certaine dureté - l’histoire de Juliette dans sa véritable dimension; à savoir, non pas celle d'un épisode tragique, mais plutôt le portrait beaucoup plus commun d'une adolescente éconduite. Or c'est précisément ce qui fait toute la justesse et l'intérêt du film, car l'itinéraire sentimental de chacun ne se construit pas forcément sur des expériences traumatisantes mais aussi, et surtout, sur de telles mésaventures, certes douloureuses, mais qui se diluent ensuite dans le flot tranquille du passé.

Arnauld Visinet 

Article paru dans Bref n°50, 2001. 

­Réalisation et scénario : Ève Deboise. Image : Pascal Poucet. Montage : Sophie Henocq et Lise Beaulieu. Son : Dana Farzanephour, Anne-Margherite Monory et Christian Fontaine. Interprétation : Elsa Perrier, Clémence Poésy, Olivier Gourmet et Jérémie Elkaïm. Production : Movimento Production.

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