Extrait
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On ira à Neuilly inch’Allah

Anna Salzberg, Mehdi Ahoudig

2015 - 19 minutes

France - Documentaire

Production : GREC

synopsis

C’est l’histoire d’une manifestation de jeunes travailleurs de Vélib’ qui apprennent la lutte et tentent de s’organiser. C’est l’histoire d’une joute entre l’image et le son.

Anna Salzberg

Anna Salzberg est née en 1980. Elle réalise des films documentaires et des documentaires sonores pour Arte Radio.

Son court métrage documentaire, On ira à Neuilly inch'allah (2015), co-réalisé avec Mehdi Ahoudig, a été diffusé dans de nombreux festivals, en France et à l'étranger.

Aujourd'hui, Anna Salzberg se consacre au développement de son premier long métrage, Le jour ou j'ai découvert que Jane Fonda était brune, qui croise l'histoire des luttes des femmes des années 1970 avec son histoire familiale.

Mehdi Ahoudig

Réalisateur sonore, Mehdi Ahoudig a travaillé pour la danse contemporaine et le théâtre, avant de venir progressivement à la radio.

Depuis 2002, il réalise de nombreux documentaires radiophoniques pour Arte Radio. Il a reçu le Prix Europa du meilleur documentaire radiophonique à Berlin pour Qui a connu Lolita ? (2010).

Il est lauréat de la bourse “Brouillon d’un rêve” de la Scam pour N’Tchoréré (2013) et On ira à Neuilly inch’allah (2014) – co-réalisé par Anna Salzberg –, deux films dans lesquels il explore le champ du sonore.

Il enseigne les techniques du son documentaire à Arles depuis 2002 et a signé, en 2020, un moyen métrage documentaire : Une caravane en hiver.

Critique

Au siècle précédent, le 27 avril 1967, loin de Paris, dans la salle des fêtes de Palente-les-Orchamps, dans la périphérie de Besançon, en Franche-Comté : les ouvriers de la Rhodiaceta se réunissent pour assister à la projection d’À bientôt j’espère de Mario Marret et Chris Marker. Ainsi est né La charnière (1968), film sans image signé Antoine Bonfanti et Paul Cèbe, où l’on entend le débat fraternel, houleux, solidement argumenté entre les ouvriers et les réalisateurs à la suite de la projection. Les premiers ne se reconnaissent pas, les seconds reconnaissent les limites de leur entreprise. Conclusion : il appartient aux ouvriers d’assurer leur propre représentation. Ainsi naquirent les Groupes Medvedkine, collectifs de cinéastes-ouvriers à Besançon et à Sochaux. Les paroles et les voix ont fait naître une conscience à partir des images et des sons et, dans un second temps, ont fait éclore des images, du cinéma – les films des Groupes Medvedkine, réalisés entre 1968 et 1973.  

Ce détour historique pour dire qu’avec toute la singularité des films et des époques, il est tentant de lier On ira à Neuilly, inch’Allah à cet épisode décisif de la représentation du travail datant de la fin des années 1960. Avant tout parce que la parole et le son ont précédé les images qui émanent d’un second tournage que le montage est venu agencer à la matière sonore. Il résulte de ce double flux – images/sons – un réseau d’échos et de correspondances, jamais un rapport d’illustration, de littéralité. Le projet a donc d’abord consisté en une entreprise sans images puisque Anna Salzberg et Mehdi Ahoudig ont réalisé des ateliers sonores dans l’entreprise Vélib, et c’est dans ce cadre qu’ils ont enregistré le mouvement de protestation dont on suit, visuellement, le parcours qui avait été imaginé. 

À partir de la banlieue nord, on descend pour piquer vers le centre de la capitale ; bifurcation rue de Rivoli, longue percée vers l’ouest et ses beaux quartiers, avec pour finalité Neuilly, emblème de la bourgeoisie, où siège la société Decaux. Au petit matin, entre chien et loup, la caméra flotte dans un noir et blanc élégant, vaporeux, capté en 16 mm. Le point de vue pourrait être celui d’un cycliste, mais plutôt du genre somnambule en promenade. Autre forme d’éthique à l’œuvre ici : il ne s’agit en rien de singer l’agitation d’une manifestation en secouant l’appareil de prise de vue en tous sens. La géographie, la toponymie, le parcours suffisent à ériger des signifiants politiques. 

On assiste, si on peut dire, à la naissance d’une parole consubstantielle à l’émergence d’une conscience politique. Ces jeunes gens n’ont pas l’assurance des militants bien rôdés et s’expriment d’une façon aussi bouillonnante que balbutiante, dans une langue qui est celle des quartiers populaires. C’est presque une parole rageuse qui leur tombe sur le coin du nez, que l’injustice leur met dans la bouche. Chose évidente : ce primat du son nous permet de nous concentrer sur cette parole. Nuance : on n’entend pas, on écoute – comme dans La charnière. C’est aussi pour les coréalisateurs l’invention d’une place, pour eux comme pour les protagonistes. Si les travailleurs de Vélib ne sont pas tout à fait derrière la caméra, ils ne sont pas non plus devant, pas dans cette frontalité qui fonde le rapport entre ceux qui représentent et ceux qui sont représentés. 

Arnaud Hée 

­Réalisation et scénario : Anna Salzberg et Mehdi Ahoudig. Image : Victor De Las Heras, Anna Salzberg et Mehdi Ahoudig. Montage : Françoise Tesseron. Son : Anna Salzberg, Mehdi Ahoudig et Samuel Hirsch. Production : G.R.E.C.

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