Extrait
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Nous ne sommes pas encore morts

Joanne Rakotoarisoa

2020 - 34 minutes

France - Fiction

Production : G.R.E.C

synopsis

Au cours d’une soirée arrosée, les rêves et les espoirs d’un groupe de jeunes Ukrainiens s’entremêlent et se brisent. Pour l’un d’entre eux en particulier, il faut choisir : obéir au gouvernement, qui l’appelle à l’armée pour soutenir les combats à la frontière russe, ou fuir le pays définitivement.

Joanne Rakotoarisoa

Après des études de cinéma, notamment à l'École de la Cité, Joanne Rakotoarisoa a travaillé pour différentes sociétés de production et festivals.

Après son film de fin d'études, Louves (2016), elle tourne en Ukraine son premier court métrage en 2020 : Nous ne sommes pas encore morts

Le film est sélectionné en compétition nationale au Festival de Clermont-Ferrand, où il reçoit le Prix SACD de la meilleure première œuvre de fiction en 2020. 

Critique

Giorgio Agamben a écrit que le cinéma appréhende les gestes humains au moment où ils tendraient à passer dans l’oubli. Qu’il enregistre ce qui est sur le point de disparaître. Or, c’est bien ce sentiment d’imminente tombée dans l’oubli qui porte le court métrage de la jeune réalisatrice française Joanne Rakotoarisoa, au titre explicite : Nous ne sommes pas encore morts. Mais ici, aucune nostalgie d’un passé grandiose, ni pensée mélancolique d’un avenir radieux : il s’agit d’une plongée fébrile dans la possible mort d’une jeunesse qui se voit appelée au front. 

L’éventualité d’une imminente destruction des corps, et avec eux des êtres, dont la vie devrait précisément être placée ailleurs : la construction intime et locale de leur existence. Au lieu de cela, l’embourbement diplomatique rend toute vie presque nue, laissée frêle devant l’effroi et l’absurde. Avant quoi ? Avant la guerre. 

Depuis l’attaque par l’armée russe des frontières ukrainiennes, l’annexion récente de la Crimée (qui avait été rendue à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev) et la terrible escalade de violences dans le Donbass, la vie s’est muée en une lutte pour la défense de l’intégrité du pays. Et ne pas sombrer dans la guerre civile, tant voulue par le voisin agresseur. La jeunesse ukrainienne serait-elle déjà résignée devant les tentatives d’annihilation ? Pas tout à fait.  

À travers une candeur et une dureté confondues, le film se décline comme une dernière marche devant l’enfer : il donne accès aux visages encore si vivants, à des corps encore si vigoureux, à des individus encore si pleins de rêves. Face à ce bruit sourd de la guerre, les sentiments de ces êtres sont partagés au double sens du terme : partagés, car tiraillés entre une envie de rester et une envie de partir, mais également partagés car l’objet de discussions incessantes, en langue ukrainienne ou en langue russe, en pleine lumière ou en clair-obscur. Une dernière nuit de plaisir, faite d’élans et d’incertitudes. 

Produit au sein du G.R.E.C., Nous ne sommes pas encore morts surprend justement par la force de ces aveux qu’on formule avant de sauter le pas : avant d’aller s’installer en Allemagne pour faire ses études, avant de lancer un commerce, avant de déserter ou de prendre les armes. C’est un film sur l’amitié, ou plus précisément sur une reconfiguration certaine des rapports. C’est aussi un film sur l’amour, et les silences qu’il implique lorsque des enjeux sociaux et politiques viennent en briser l’épanouissement. Joanne Rakotoarisoa dévoile à travers un réalisme envoutant, à la fois pudique et empathique, les tensions qui traversent la société ukrainienne, et se joint ainsi à ce mouvement si fécond du nouveau cinéma ukrainien, en prise directe avec les désastres du contemporain (Myroslav Slaboshpytskiy, Iaroslav Lodyguine, Maryssia Nikitiouk, Marina Stepanska, Artem Iurchenko, etc.). Un cinéma proche des fêlures internes et conscient du tragique propre à l’Europe orientale. 

Mathieu Lericq 

Réalisation et scénario : Joanne Rakotoarisoa. Image : Arthur Barrow. Montage : Bogdan Kipkalo et Joanne Rakotoarisoa. Son : Pavlo Melnyk et Vasyl Yavtushenko. Interprétation : Oles Dmytrenko, Sergey Izgagin, Irina Kovtiuh, Alexandra Soroka, Anastasia Kor, Vitaliy Hopkalo et Dimitri Shevtsov. Production : G.R.E.C.

 

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