Nous ne serons pas les derniers de notre espèce
Mili Pecherer
2024 - 24 minutes
France - Animation
Production : Mili Pecherer
synopsis
Et si la fameuse arche biblique, dernier refuge de l’humanité et du règne animal lors du grand déluge, n’était pas un simple acte d’intervention divine, mais plutôt un programme d’insertion professionnelle minutieusement planifié ?
biographie
Mili Pecherer
Mili Pecherer est née en Israël en 1988 et vit actuellement à Marseille. Elle a réalisé des films avec Napoléon Bonaparte, Dieu, une hémorroïde, un âne et des béliers… Ils ont été projetés et primés dans des festivals tels que la Berlinale, Annecy, le FIDMarseille, etc. Elle est diplômée de Bezalel, l’Académie d’art de Jérusalem, et du Fresnoy – Studio national des arts contemporains à Tourcoing, où elle a remporté le Prix StudioCollector 2019.
Les atypiques Ce n'était pas la bonne montagne, Mohammad (2019), Tsigele Migele (2021) et Nous ne serons pas les derniers de notre espèce (2024) se sont ainsi succédés dans son parcours.
On se rendra, pour plus d'éléments, sur son site personnel.
Critique
Née en Israël et diplômée de l’Académie des arts et du design de Jérusalem, Mili Pecherer a d’abord réalisé des documentaires avant de rejoindre Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains à Tourcoing. Elle y a développé une série de films relisant les récits de l’Ancien Testament à l’aune de questionnements autobiographiques : Ce n’était pas la bonne montagne, Mohammad (2019) et Tsigele-Migele (2021), récompensé du Prix Studio Collector.
Réalisés sous Unreal Engine, ces films déploient un univers singulier, où récits bibliques, interrogations existentielles et résonances autobiographiques se répondent. Napoléon Bonaparte, Dieu, une hémorroïde, un âne ou encore des béliers y deviennent les protagonistes d’une mythologie aussi burlesque que métaphysique.
Invitée par le musée d’art et d’histoire du judaïsme à l’occasion de la Nuit blanche 2022, Mili Pecherer réalise Nous ne serons pas les derniers de notre espèce, un film également en images de synthèse conçu avec la complicité d’Adrien Dupuis-Hepner (co-scénariste), Matthew Austin (modélisation 3D), Ángel Flores Sanchez (développement Unreal Engine), Beila Ungar (création musicale) et Hugo Debrie, de Lemon Studio (montage son).
À travers ce court métrage sélectionné ensuite dans plusieurs festivals internationaux, l’artiste poursuit sa relecture de l’Ancien Testament. Une relecture dans laquelle elle inscrit ses propres interrogations en prêtant à son avatar sa voix et son regard. Après avoir interrogé la punition, puis le libre arbitre, l’artiste se tourne vers l’épisode de l’Arche de Noé. Elle y explore moins le récit du Déluge que la tension entre deux mouvements contradictoires : la destruction du monde et la possibilité d’un recommencement, entre condamnation et refuge, disparition et renaissance.
L’humour absurde teinté de désespoir de Pecherer évoque parfois Kafka autant que les Monty Python. L’Arche est ici envisagée comme un espace de réinsertion : un immense chantier dont le maître d’œuvre est un pigeon et dont la finalité échappe à celles et ceux qui y participent. S’insérer, c’est apprendre à obéir sans comprendre. L’avatar de Pecherer fait l’expérience de cette injonction comme d’une condamnation. Sa tête devient le réceptacle des excréments des oiseaux : ceux du pigeon, contremaître zélé du chantier, mais aussi ceux du corbeau, figure anarchiste et sans doute le plus lucide de tous, qui refuse de travailler. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce seul personnage véritablement libre est aussi celui qui cite Benjamin Fondane. À plusieurs reprises, le corbeau récite des fragments du Faux traité d’esthétique, faisant résonner le film avec une réflexion sur la création et l’engagement.
Le décor de l’Arche évoque une étable, mais les couleurs et les matières renvoient à un paysage post apocalyptique, fait de verts oxydés et de rouilles cuivrées. La solitude du personnage principal, le rythme flottant et l’absence de véritable tension dramatique font du film une sorte d’anti-film, un conte de l’errance. Comme si le Déluge avait effacé les repères : ceux du dialogue, du travail, des sentiments, de la famille.
Installée aujourd’hui à Marseille, Mili Pecherer cite volontiers Monde de gloire de Roy Andersson (1991) parmi les principales sources d’inspiration de sa mise en scène. Comme chez le cinéaste suédois, le film est construit à partir d’une succession de plans-séquence fixes, où la caméra demeure immobile. Ce dispositif renforce tout à la fois la dimension théâtrale des scènes et le sentiment d’assignation qui pèse sur les personnages. Film après film, l’animation en images de synthèse devient chez Pecherer moins un procédé esthétique qu’un instrument de réflexion sur ce qui, dans nos existences, relève encore de la liberté.
Donald James
Réalisation : Mili Pecherer. Scénario : Adrien Dupuis-Hepner et Mili Pecherer. Animation : Matthew Austin, Ángel Flores Sanchez et Mili Pecherer. Montage : Hugo Debrie. Musique originale : Beila Ungar. Interprétation : Adrien Dupuis-Hepner et Mili Pecherer. Production : Mili Pecherer.


