Extrait
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Monde de gloire

Roy Andersson

1991 - 16 minutes

Suède - Fiction

Production : Göran Lindström, Freddy Olsson

synopsis

La vie d’un homme en quelques tableaux glacés.

Roy Andersson

Né le 31 mars 1943 à Göteborg, en Suède, Roy Andersson est reconnu pour ses cadres fixes et ses plans-séquences tournés en studio, comparables à des tableaux vivants.

Il n’a que 27 ans lorsqu’il réalise Une histoire d’amour suédoise (1970). Tourné en plans larges et en son direct, avec un minimum de dialogues, cette histoire d’amour entre deux adolescents s’inscrit comme un bijou de cinéma naturaliste. Considéré à raison comme l'un des cinéastes européens les plus prometteurs, il tourne cinq ans plus tard Giliap, mettant en scène un garçon de café mélancolique entraîné dans une étrange aventure avec sa nouvelle petite amie. Malheureusement, la critique éreinte le film en condamnant le recours aux plans fixes. Ébranlé, Andersson se tourne vers le film publicitaire et Ingmar Bergman le désignera d’ailleurs comme le meilleur réalisateur de publicités au monde.

En 1987, alors qu’explose l’épidémie de sida, le cinéaste reçoit une commande du Ministère de la santé suédois. Andersson, qui n’a jamais caché son admiration pour le peintre allemand Otto Dix, illustre alors en 24 tableaux aussi absurdes que géniaux les origines de la maladie et ses répercussions dans le monde. Cependant, le ministère juge l’œuvre trop subversive et la désavoue ; le tournage est même interrompu.

Ce n’est que quelques années plus tard que l’œuvre verra le jour sous forme de court métrage : Quelque chose est arrivé (1987) sera présenté intégralement et décrochera plusieurs prix prestigieux. La projection de cette percutante œuvre courte sera suivie de Monde de gloire (1991), qui trace en 15 tableaux fixes, tantôt cauchemardesques, tantôt tragi-comiques, la banale existence d’un homme d’une quarantaine d’années regardant le spectateur dans le blanc des yeux. Cette fois, Andersson a trouvé son style, loin du cinéma narratif traditionnel.

Un quart de siècle après Giliap, Andersson revient en force en 2000 avec une œuvre apocalyptique de 46 plans-séquences mémorables qui donnent froid dans le dos. Inspiré d’un poème de César Vallejo, Chansons du deuxième étage s’impose par son surréalisme lugubre, son cynisme sombre et, une fois de plus dans la carrière d’Andersson, par la précision avec laquelle chaque plan est composé : le film remporte le Prix du jury au Festival de Cannes.

En 2007, Nous les vivants est présenté dans la section “Un certain regard” à Cannes, poursuivant l’exploration de la solitude inhérente à la condition humaine. Révélant nos turpitudes, Andersson n’a sans doute jamais dépeint la société moderne avec autant de désespoir et d’humour noir à la fois. Il réalise ensuite Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, qui reçoit le Lion d’or à la Mostra de Venise en 2014.

Son prochain film, Pour l’éternité, devrait sortir le 3 février 2021.

Critique

Comment ne pas commencer par le commencement : sur un terrain vague bordé par un immeuble, un cri d’enfant déchirant, des individus nus massés dans l’arrière d’un camion vert de gris, avant d’y être hermétiquement enfermés sans ménagement, par des gestes sûrs, quasi mécaniques. De la même façon, on escamote la rampe, puis le tuyau d’échappement est raccordé à l’orifice afin de déverser les gaz à l’intérieur. Et bientôt le véhicule décrit quelques terribles arabesques au loin, devant une assemblée figée qui a toutes les apparences de la normalité et de la respectabilité en costume deux-pièces, ou en tailleur pour les rares dames. Cet immense hiatus entre la première méthode d’extermination nazie – avant la construction des chambres à gaz – et l’ancrage dans la trivialité contemporaine du début des années 1990 est à la fois perturbé et confirmé par l’adresse d’un quidam envers le spectateur. Ce procédé bien connu rompt la rampe, brise la “condition normale” de ce dernier ainsi pris à témoin, il devient conscient qu’il en est un, et qu’il a éventuellement à s’interroger sur qu’il est en train de voir.

Ce plan-séquence provocateur et malaisant constitue le pic du film, ainsi situé dans son amorce, ce qui constitue une autre provocation de la part de Roy Andersson. Il fait ensuite défiler les saynètes de la vie morne d’un courtier – celui qui se retourne pour nous regarder –, une existence arrimée à la déshumanisation ordinaire. Cette dernière fait de toute évidence écho, via la scène d’ouverture, à la banalité du mal d’Hannah Arendt, quand les routines et la passivité mettent en suspens l’engagement moral, le discernement quant aux causes et aux conséquences des actes.

Pour dépeindre cette médiocrité à tendance monstrueuse, Roy Andersson s’en donne, si l’on peut dire, à cœur joie avec une mise en scène où les corps sont comme médusés, frappés d’hébétude, évoluant dans un environnement aux teintes invariablement cadavériques – grises, verdâtres, brunes. Il compose ainsi un monde dépressif et normatif, dans un ton où les Monty Pythons auraient été digérés par Georges Orwell et Franz Kafka. Les artistes suédois, pas seulement via le cinéma (on peut penser à la fameuse littérature policière, notamment les romans de Per Wahlöö et Maj Sjöwall), savent regarder sous le vernis craquelé de la réalité d’un pays érigé en modèle : de la souffrance, du désordre, de l’impensé, de la folie, des pulsions de violence. Dans ce marasme gluant, une lueur pointe pourtant in fine, en forme de douleur pour notre courtier. Les cris d’un enfant, qu’il ne parvient pas à faire taire.

Arnaud Hée

Réalisation et scénario : Roy Andersson. Image : István Borbás. Musique : Björn Isfält. Interprétation : Klas Gösta Olsson. Production : Studio 24 et le Swedish Film Institute.

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