Extrait

Molii

J-28

Yassine Qnia, Carine May, Hakim Zouhani, Mourad Boudaoud

2013 - 14 minutes

Fiction

Production : Les Films du Worso

synopsis

Steve a la vingtaine bien tassée. Ce soir-là, il doit remplacer son père, gardien de la piscine municipale. Tout se passe comme prévu, jusqu’au moment où le jeune homme entend des bruits inhabituels.

Yassine Qnia

Né à Suresnes en 1987, Yassine Qnia déménage régulièrement avec sa famille jusqu'à s'installer à Aubervilliers, dans le quartier Gaston Carré. Diplôme de géomètre-topographe en poche, il travaille en intérim sur des chantiers. En 2011, c’est après avoir participé au jury jeune du Festival de Clermont-Ferrand, qu’il décide de faire des films, tout en demeurant géomètre. Il écrit Fais croquer avec Hakim Zouhani, Carine May et Mourad Badaoud de Nouvelle Toile, cette désormais très active et créative société de production. Il le tourne entre amis, dans son quartier, avec peu de moyens. Fais croquer remporte plusieurs prix en festivals, dont le Prix du public à Côté court de Pantin, en 2012. En 2014, il retrouve ce quatuor de Seine-Saint-Denis pour écrire et réaliser Molii, comédie réjouissante où un trio de gamins fait tourner en bourrique le gardien d’une piscine municipale, qui ne sait pas nager… Ce film reçoit le Prix spécial du jury national du Festival de Clermont-Ferrand 2014. En 2015, il retrouve son quartier avec F430, écrit et réalisé seul cette fois-ci, dans lequel une Ferrari tient le haut de l’affiche avec Ladhi (Harrison M’Paya), lascar frimeur, forcé bientôt de retrouver les pieds sur terre. Yassine Qnia reçoit à la fin de 2019 le soutien de la Fondation Gan pour son projet de premier long métrage, De bas étage, produit par Pascal Caucheteux de Why Not Productions.

Carine May

Née à Paris en 1978, Carine May fut révélée, après des études de journalisme et l’encadrement d’ateliers de radio et de presse écrite, comme réalisatrice avec Rue des cités (2013), un long métrage en noir et blanc coréalisé avec Hakim Zouhani, son compagnon à la ville. Alliant fiction et documentaire et proposant un regard insolite sur Aubervilliers, où la réalisatrice a grandi, il fut présenté en 2011 au Festival de Cannes par l’Acid avant d’être distribué en salles en juin 2013. Cette année-là, le tandem travaille sur les courts métrages La virée à Paname, qui connaît un joli succès, figurant notamment dans la liste des présélections aux César, et Molii (2014), pour lequel le duo s’est fait quatuor avec Yassine Qnia et Mourad Boudaoud, autres membres de Nouvelle Toile, cette désormais très active et créative société de production. Le film est sélectionné au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand. Carine May et Hakim Zouhani participent en 2016 à la nouvelle “Collection” de Canal+, intitulée “Demain si j’y suis”, avec le film court Pièce rapportée. Distingué d'une mention spéciale du jury national à Clermont-Ferrand, le couple ravit à nouveau le public en 2017 avec le court métrage Master of the classe avant de s'atteler à plusieurs projets de longs métrages menés en parallèle.

Hakim Zouhani

Né le 25 juillet 1978 à Aubervilliers, Hakim Zouhani y a grandi et, inspiré par cette ville où il a animé différents ateliers vidéo avec des jeunes issus des quartiers, la montre à l’écran dans Rue des cités, un long métrage mêlant fiction et documentaire coréalisé avec Carine May et présenté dans la programmation de l’Acid à Cannes en 2011. Les carrières autodidactes du duo s’entremêlent. En 2013, ils coréalisent La virée à Paname, puis Molii (en quatuor avec Yassine Qnia et Mourad Boudaoud), remarqués et primés dans différents festivals en France (Aix-en-Provence, Clermont, Nice, Grenoble, etc.) et à l’étranger. Hakim Zouhani produit un bon nombre de courts métrages en étroite collaboration avec ses réalisateurs, à travers Nouvelle Toile, société de production dont il est à l’origine, et par laquelle il produit la majorité de ses propres films. En 2017, il cosigne avec Carine May Master of the classe qui remporte une mention spéciale du jury au Festival de Clermont-Ferrand. Le duo se consacre alors au développement et l'écriture de plusieurs projets de longs métrages.

Mourad Boudaoud

Né en 1986, Mourad Boudaoud a fréquenté le Conservatoire de Bobigny entre 2008 et 2010 et il est d’abord et avant tout comédien. Il a fait partie des Talents Cannes de l’Adami en 2011 et a joué tant au théâtre qu’à la télévision – la série Caïn, notamment, entre 2011 et 2019 – ou au cinéma. On l’aura vu ainsi au fil des années 2010 dans Rengaine de Rachid Djaïdani, L’écume des jours de Michel Gondry, Terre battue de Stéphane Demoustier ou encore La daronne de Jean-Paul Salomé, dont la sortie est prévue en 2020. Il participe en 2012 à l’écriture à quatre mains du court métrage Fais croquer de Yassine Qnia, en compagnie de ce dernier, de Carine May et d’Hakim Zouhani. Le film est sélectionné dans de très nombreux festivals et le quatuor enchaîne avec Molii, où tous sont crédités comme coréalisateurs en 2014. On a retrouvé Mourad Boudaoud comme acteur en 2018 dans le court métrage Angèle à la casse de Daniela de Felice.

Critique

Depuis Rue des cités1, Carine May, Hakim Zouhani, Mourad Boudaoud et Yassine Qnia écrivent et tournent à Aubervilliers. C’est là qu’ils ont grandi et installé les bureaux de Nouvelle Toile, société de production portée par Hakim Zouhani et Rachid Khaldi. C’est cette ville qu’ils dépeignent dans leurs films, son urbanisme, son pouls, ses habitants qu’ils font jouer, souvent des proches, dont ils s’inspirent pour écrire les rôles et leurs dialogues, drôles et poétiques. Cette connaissance intime des auteurs avec leur sujet offre à leurs films une belle justesse, et leur travail collectif, “en famille”, une énergie et un souffle remarquables.

Dans La virée à Paname (écrit par Carine May et coréalisé avec Hakim Zouhani), Aubervillers est le lieu duquel le jeune Mourad essaie laborieusement de s’éloigner, le temps d’une soirée, pour assister à un atelier d’écriture à Paris, dans le Ve arrondissement. Les potes, la famille, la petite copine, personne ne comprend ce qu’il irait bien faire là-bas. Surtout un soir de match, surtout un soir où sa tante se marie. Quel intérêt ? Pour qui se prend-il ?

Vessale Lezouade, dont c’est la première expérience de comédien, incarne un Mourad émouvant, à la fois fragile et fort de son désir, de son obstination. Il est pressé ; or on ne cesse de l’alpaguer, de l’appartement familial où l’on prépare un mariage maghrébin, aux rues où l’on bulle, où l’on galère. La route est longue pour parvenir à franchir le peu de kilomètres qui séparent la proche banlieue de Paris. Déjà, dans Fais croquer (voir Bref n°106), réalisé par Yassine Qnia, également situé à Aubervilliers, les quatre auteurs racontaient les incompréhensions et les moqueries que devait affronter un jeune aspirant cinéaste. Il en faut du courage et de la détermination pour assumer un désir artistique que l’environnement ne favorise pas.

Les plans rapprochés qui s’attardent sur les visages, les mouvements fluides de la caméra tout près des corps ou s’éloignant pour montrer leur façon de se mouvoir, rendent palpable l’attention que les cinéastes portent à leurs personnages. Ils semblent fascinés par leur présence. À coup de répliques ciselées ou pour certaines improvisées, débordant de vitalité, ils se donnent généreusement. Tout est là, le réel s’offre dans son incroyable richesse, inutile d’aller chercher l’inspiration ailleurs. C’est ce que finira par comprendre Mourad. Après avoir entr’aperçu des intellectuels discuter d’écriture, il rentre au bercail, bredouille. Et c’est là qu’il se met vraiment à voir la vie qui s’agite autour de lui, à partir de laquelle il commence à remplir sa feuille vierge.

Dans Molii, écrit et réalisé à huit mains, la piscine municipale d’Aubervilliers offre, le temps d’une nuit, son espace pour une poursuite inattendue. Steve, un grand Black flegmatique, remplace exceptionnellement son père, gardien. À travers des dialogues succincts et pragmatiques (l’un explique à l’autre la tâche à accomplir), nous percevons la relation entre eux dans ses subtilités, ses nuances, sa richesse.

Molii joue avec élégance de la cinégénie du décor : bleu de l’eau, bouées multicolores, lumière des néons, matières, ombres et reflets. La bande-son rend palpables les silences, les résonnances des pas, les clapotis de l’eau, l’existence sensorielle du lieu quasi désert où se situe l’histoire.

Alors qu’il accomplit consciencieusement sa besogne, Steve est confronté à l’irruption incongrue de trois petits garçons venus se baigner. Ils ne parlent pas français, on peut penser qu’ils sont roumains. Insolents, ils défient Steve. Le grand massif et les petits agiles se courent après, s’agrippent, se fuient, explorant divers recoins de la piscine dans une sorte de chorégraphie absurde. Les mots semblent inutiles pour arrêter les enfants. Perspicaces et décomplexés, ils se jouent de Steve et le malmènent. Ce petit jeu est drôle, cruel et tendre. Il s’achève sur une très belle idée de cinéma, à la fois cocasse et émouvante.

Marion Pasquier

1. Sorti en 2013, il a été réalisé par Carine May et Hakim Zouhani. Mourad Boudaoud y jouait l’un des rôles principaux.

Article paru dans Bref n°113, 2014.

Réalisation et scénario : Mourad Boudaoud, Carine May, Yassine Qnia et Hakim Zouhani. Image : Élie Girard. Montage : Linda Attab. Son : Clément Maléo et Samuel Aïchoun. Interprétation : Steve Tientcheu et Marcel Mendy. Production : Les Films du Worso.

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