Extrait

Moi votre ami

J-21

Camille Polet

2018 - 27 minutes

Fiction

Production : Don Quichotte Films

synopsis

Fred, la cinquantaine, fait des chantiers pour gagner sa vie, alors qu’il voudrait être sur une scène de théâtre. En préparant une audition avec un vieil ami, ses souvenirs remontent. Ses échecs aussi. Et puis il y a son fils qui soudain lui manque.

Camille Polet

Camille Polet a fait des études de cinéma à Paris VIII, avant d’intégrer le département “scénario” de la Fémis. Actrice à l’occasion, elle a joué dans des films de Jean-Paul Civeyrac, Julien Samani ou encore Clémence Madeleine-Perdrillat. Elle a également coécrit des films, notamment avec Thomas Salvador, Christelle Lheureux ou Thomas Petit. Elle a fait partie du collectif Comet et y a réalisé Toi mon toit en 2013. Gang, son premier court métrage en conditions professionnelles, a été tourné dans un format inusuel de VHS et s’est vu sélectionné aux Rencontres du moyen métrage de Brive et au Festival Côté court de Pantin en 2016. Moi votre ami, sa réalisation suivante, met en scène son père, Philippe Polet, passé par le TNS. Le film a été présenté en 2019, entre autres, en compétition nationale du Festival de Clermont-Ferrand et au Festival du court métrage en plein air de Grenoble.

Critique

Un train arrive en gare, promesse de toutes les fictions. La voix-off lancinante et saccadée de Frédéric nous indique d’éventuelles retrouvailles avec son fils, Victor. Le quinquagénaire – qui a étudié le théâtre naguère – profite d’être dans une ville, lors d’un chantier, pour préparer une audition pour le moins “étonnante”. Lars, un ami norvégien de longue date, l’héberge et lui fait répéter un rôle dans une tonalité “simple et hantée” ; des amis que l’on imagine artistes, pas véritablement amers, mais nostalgiques d’un temps révolu.

Dans ce récit – aux accents autobiographiques –, Camille Polet met en scène son père (Philippe Polet) et son frère (Victor Polet), en un geste à la fois pudique et émouvant. La réalisatrice prend soin de ses personnages, aucune figure n’est laissée en retrait, aussi fugace soit-elle. Tout est teinté d’une mélancolie sourde : Frédéric est une personnalité à l’image de ses chantiers, c’est-à-dire en pleine réhabilitation. Il change ses vêtements de travaux – éclaboussés par la peinture comme autant de petites blessures intérieures – de la même façon dont il changerait de costume sur une scène. Il faut dire que le film est traversé par de petits séismes : la précarité, le corps qui se fatigue (“Je me suis froissé un truc…”, avoue Frédéric à son ami, non sans humour), ou encore les rêves déchus, la peur d’être passé à côté. Si Moi votre ami évolue dans une esthétique sombre, le film est constamment à la recherche d’une lueur. Filmés par une caméra DV peu sensible à l’obscurité, les intérieurs sont plongés dans une pénombre grumeleuse, on discerne des silhouettes, on devine des formes. Dans ce clair-obscur persiste néanmoins une amitié chaleureuse, solaire.

On aperçoit un manège au loin, une étrangeté dans le paysage, presque une excroissance. Les bordures du parc de Disneyland sont filmées comme un lieu froid, où régnerait une douce étrangeté (on pense à Arnaud des Pallières et son Disneyland, mon vieux pays natal). On entrevoit une pièce, sorte de coulisse bétonnée et impersonnelle. Lors de son audition pour devenir un énième Mickey, Frédéric n’est qu’un numéro : 54H76. Sauf que Polet insuffle toujours de l’humain dans cet environnement a priori déshumanisé : “C’était chouette, ce que vous avez fait…”, lui confie une autre prétendante. Tout est en décalage : jouer l’acte 1 du Misanthrope de Molière, dont la tirade d’Alceste résonne particulièrement devant un tel jury “disneyen” (le texte met en lumière l’hypocrisie des hommes, ici face à la violence d’un capitalisme éclipsé derrière les paillettes). Nouvelle dissonance : “Ça doit être beau, la Norvège…”, dit Frédéric dans le RER du retour, tandis que dehors, un paysage urbanisé défile. Le film se met à rêver de voyage. Père et fils finissent par se voir ; l’échange est banal, prosaïque, mais apaisé. Le très beau dernier plan, presque antonionien, de ce personnage le montre disparaître tendrement dans l’image (un salon en construction), avec des sons d’oiseaux et le bruit lancinant des vagues. Il faut tenter de vivre.

William Le Personnic

Réalisation et scénario : Camille Polet. Image : Mathieu Gaudet. Montage : Marylou Vergez. Son : Jules Valeur. Musique originale : Pierre Desprats. Interprétation : Robert Bouvier, Magne Håvard Brekke, Charlotte-Victoire Legrain, Philippe Polet et Félix Polet. Production : Don Quichotte Films.

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