Extrait

Mardi de 8 à 18

Cecilia de Arce

2019 - 26 minutes

France - Fiction

Production : Kazak Productions

synopsis

Névine, surveillante dans un collège, met tout son cœur dans ce petit boulot un peu ingrat entre les profs, l’administration et les élèves. Logan, un collégien qu’elle apprécie, insiste pour récupérer une casquette aux objets trouvés. Elle ne se doute pas des conséquences que son geste va entraîner.

Cecilia de Arce

Réalisatrice et scénariste, Cecilia de Arce a étudiés le cinéma à l'école 3IS, dont elle est sortie diplômée en 2015. Elle y a notamment réalisé son film de fin d'études, Une sur trois, qui fut alors sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand, y recevant le Prix d’interprétation féminine (remis à Florence Fauquet). En 2019, Cecilia de Arce réalise son premier court métrage produit, Mardi de 8 à 18, qui relate le quotidien de Névine, surveillante dans un collège. Là encore, le film est sélectionné dans de nombreux festivals, tels que la Semaine de la critique, à Cannes, en 2019, et Clermont-Ferrand en 2020.

Critique

Carnet !”… Quelle façon de démarrer la journée, au doux chant des surveillants déjà vaguement lassés d’être là. C’est ainsi que commence le court métrage Mardi de 8 à 18, par la masse informe des élèves et professeurs qui passent les grilles et s’enferment volontairement (ou pas) dans ce bâtiment de bitume. D’entrée de jeu, les rôles sont jetés : good cop, bad cop, Névine ferme les yeux sur les oublis de carnet des élèves, tandis qu’Éric affiche un air renfrogné et ne laisse rien passer. On montre son carnet, on enlève sa casquette et on fait profil bas. Chose qui n’est pas évidente pour certains – prétendus – caïds.

Cette échelle de plan large, qui nous permet d’avoir une vue d’ensemble, domine les 26 minutes du film. Il faut pouvoir tout voir, tout entendre, pour être en mesure de gérer les innombrables situations. Et même ainsi, il semble que la caméra ne se suffise pas à elle-même. Il y a toujours une action à aller chercher, un élève à recadrer. Éducateurs comme cadreur n’arrivent pas à suivre et se voient obligés de recourir aux caméras de surveillance. Cette impression de ne pas avoir assez de deux yeux pour tout superviser est décuplée dans le bureau de la CPE, dont les cris rappelleront à certains de douloureux souvenirs. Mais loin d’être blâmée ou ridiculisée pour sa colère, la conseillère principale d’éducation gère trois crises à la fois – pas étonnant donc que le ton monte. Tout le film est sous tension, les plans jamais complètement stables, à l’affût et comme sur le point d’exploser. Le brouhaha incomparable d’élèves dans les couloirs, qui résonne de façon si particulière, fait place au silence assourdissant pendant les heures de cours. Non pas un silence paisible, mais un silence dont on sait qu’il peut être brisé d’un instant à l’autre. Au milieu de ces couloirs, Névine est partout. Elle semble être de tous les plans, prête à bien faire, à aider, à sauver un élève d’une situation difficile. Elle les comprend tous, s’y attache. Même si elle se retrouve parfois seule, dans des cadres resserrés qui l’isolent, ou larges, qui la perdent au milieu d’un certain vide. Elle se démène, pas vraiment aidée par ses collègues qui n’y croient plus. Pourtant, elle n’est pas irréprochable et sa gentillesse l’amène à commettre des erreurs.

Personne n’est parfait pour la réalisatrice, qui essaie de comprendre les individus et de nuancer leurs actes, sans juger ni catégoriser. La seule critique émise, et elle n’est pas des moindres, est portée sur le système de l’Éducation nationale, celui qui pousse une directrice de collège, accablée par cinq cents élèves qu’elle ne peut traiter au cas par cas, à trancher : “Vous n’êtes pas là pour être humaine.” Paroles qui sonnent comme un couperet dans le bureau silencieux. Dans cette scène terrible, rien ne vient perturber l’échange entre deux partis opposés. D’un côté la direction, de l’autre la surveillante. Les cadres ne se rencontreront pas, leurs bords demeurent hermétiques et par conséquent le dialogue impossible. De 8 à 18, Névine est là pour surveiller, rien d’autre. D’ailleurs 18h sonne, il faut ouvrir les grilles. Fin de journée. Seulement une dizaine d’heures et tant d’émotions. Cecilia de Arce présente la fin de son film en écho à son début. Plan d’ensemble, cohue des élèves qui s’échappent : la boucle est bouclée, c’est l’éternel recommencement des jours de scolarité. Mais alors que le générique défile sur cette remise en liberté, nous restons avec cette question désagréable : comment en est-on arrivés à ce constat lâché par le surveillant désabusé, qu’un collège “ne serait pas un vrai collège s’il n’y avait pas un adulte qui pleure, quelque part, en cachette” ?

Anne-Capucine Blot

Article paru dans Bref n°125, 2020.

Réalisation : Cecilia de Arce. Scénario : Cecilia de Arce et Patricia Mortagne. Image : Noé Bach. Montage : Flora Volpelière. Son : Samuel Aïchoun, Lionel Douset et Clément Maléo. Musique originale : Marc Bret-Vittoz. Interprétation : Rime Nahmani, Hicham Talib, Tobias Nuytten, Big John, Chaïnez Dehchar, Florian Lemaire, Rébecca Finet et Mathilde Grandguillot. Production : Kazak Productions.

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