Extrait
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Madame Baurès

Mehdi Benallal

2019 - 18 minutes

France - Documentaire

Production : Triptyque Films

synopsis

Raymonde Baurès est morte avant de raconter son histoire devant ma caméra. Pour lui rendre hommage, je raconte la nôtre.

Mehdi Benallal

Diplômé de la section “réalisation” de la Fémis en 2003, Mehdi Benallal est franco-algérien. Il a vécu à Bois-d'Arcy, dans les Yvelines, entre ses 6 ans et ses 10 ans. Il a réalisé une dizaine de courts métrages de fiction ou documentaires au total. Son essai documentaire Aux rêveurs tous les atouts dans votre jeu (2011), qui doit son titre à un poème surréaliste, a été sélectionné à Cinéma du Réel, à Paris, en 2011.

Parmi ses œuvres les plus récentes se distinguent Bois d'Arcy (2013), La main bleue (2015) ou encore Madame Baurès (2019), pour lequel Mehdi Benallal aura été lauréat de la Bourse “Brouillon d’un rêve” de la Scam.

En 2021, il signe un nouveau court métrage documentaire : Épi.

 

Critique

Les statues monumentales du Szobor Park de Budapest, édifiées à la gloire du communisme, semblent tomber de leur piédestal. Le film les découpe en fragments, pointant leur déséquilibre. Face à elles, les silhouettes des visiteurs qui s’arrêtent un moment, puis continuent leur chemin accentuent cette étrange impression de vacillement. Ce jeu d’échelle, ce télescopage entre la grande Histoire et ces passants anonymes dit tout le projet de Mehdi Benallal qui rend hommage, avec la délicatesse qu’on lui connaît, à la trajectoire d’une vie minuscule, celle de Madame Baurès. 

Le futur cinéaste n’a que dix-huit ans lorsqu’il entre chez elle pour la première fois. Il travaille alors pour le recensement d’une petite ville de banlieue parisienne, Saint-Mandé. Raymonde Baurès se moque un peu de sa mission, lui dit que ça ne changera rien au sort des petites gens, crie haut et fort son engagement communiste. Le récit de cette rencontre est précis, factuel. Le phrasé du cinéaste, très découpé, semble hésiter à entrer pleinement dans le film. Mais peu à peu, cette distance s’estompe, laissant grandir l’émotion au fur et à mesure que la voix, tant par ses mots plus personnels que sa diction plus fébrile, nous permet d’approcher plus près de leur amitié. Des années après, Madame Baurès retrouve le jeune homme devenu cinéaste et celui-ci se met à lui rendre visite régulièrement, nourrissant peu à peu un projet d’un film avec elle. Mais Madame Baurès décède juste avant qu’il ne se décide à la filmer. Restent alors les notes prises lors de leurs discussions, comme un condensé en quelques mots de toute une vie : deux souvenirs d’enfance, un logement minuscule, la misère, la première embauche à quatorze ans, la révolte face aux conditions de travail et la naissance d’un engagement politique. 

Comme dans Bois d’Arcy (2013) où, tout en parcourant le quartier de son enfance, Mehdi Benallal nous livrait le récit d’un épisode de racisme ordinaire, il parcourt ici les rues et les sous-bois des banlieues où cette femme a vécu et lutté. La voix, comme les images, avancent précautionneusement, pas à pas, côte à côte, attachées toutes deux aux détails minuscules qui disent l’universalité de la condition humaine. Une passerelle traversée par des promeneurs, l’angle d’une rue, un pare-brise déformé sous la pluie, une résidence bien surveillée : au fil de ces espaces et de ces corps ordinaires se dessine le vide laissé à la fois par la disparition d’un être cher et d’un film, mais aussi la possibilité de faire émerger un cinéma politique qui se logerait dans le creux du monde, dans les passages de nos villes et les recoins de nos vies. Ainsi le jeune homme devenu cinéaste continue en quelque sorte son entreprise de jadis, recensant, plan par plan, ces non-lieux qui abritent chaque jour des luttes invisibles. Alors les statues, si grandioses soient-elles, pourront bien mourir un jour, mais non les êtres bien réels, si tant est que le cinéma documentaire continue d’œuvrer à leur recensement. 

Amanda Robles 

­Réalisation, scénario, montage et interprétation : Mehdi Benallal. Image : Adrienne Bavière et Mehdi Benallal. Son : Marlène Laviale, Pierre Bompy et Maxime Roy. Production : Triptyque Films.

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