Extrait

Lune froide

Patrick Bouchitey

1988 - 26 minutes

Fiction

Production : Studio Lavabo

synopsis

Par une nuit de pleine lune, deux vieux ados de quarante ans piquent un macchabée pour rigoler. C’est leur secret. Bien des choses en découlent.

Patrick Bouchitey

Né en 1946, Patrick Bouchitey a commencé par la musique, montant un groupe de rock dès le début des années 1960. Après des courts d’art dramatique (au Cours Simon, notamment), il apparaît dans plusieurs films de la décennie suivante, dont, en 1976, Le plein de super d’Alain Cavalier et La meilleure façon de marcher de Claude Miller, où il crève l’écran en souffre-douleur de Patrick Dewaere. On le retrouve une décennie plus tard à travers un autre rôle qui deviendra culte, celui du prêtre de La vie est un long fleuve tranquille, d’Étienne Chatiliez, et de sa fameuse chanson “Jésus revient”. Entretemps, il s’est fait une spécialité du détournement d’images, assurant des doublages différents en un sens humoristique souvent irrésistible et amenant ces pastilles à être diffusées au cours d’émissions de grande écoute comme Champs-Élysées ou des cérémonies des César ou des 7 d’or. Sa série La vie privée des animaux lui vaut un succès populaire durable, mais c’est à total rebours de cette image “grand public” qu’il franchit le pas de la réalisation au cinéma. Il se lance en effet dans l’adaptation d’une nouvelle de Charles Bukowski, “La sirène baiseuse de Venice, Californie”, avec le court métrage Lune froide, qu’il interprète lui-même, après le renoncement de Richard Bohringer, aux côtés de Jean-François Stévenin. Le film, dont l’image noir et blanc est signée Jean-Jacques Bouhon, reçoit le Grand prix du Festival du court métrage de Clermont-Ferrand 1989 et le César du meilleur court métrage de fiction l’année suivante. Une version long métrage, produite par Luc Besson, est alors sur les rails, avec l’ajout d’une autre nouvelle de Bukowski, et ce sont les portes de la compétition officielle du Festival de Cannes 1991 qui s’ouvrent alors pour cette œuvre au sulfureux récit. Le film divise et Bouchitey attendra plus de dix ans pour réaliser, en 2005, un second long métrage, Imposture, un thriller se déroulant dans les milieux de l’édition. Il poursuit en parallèle sa carrière de comédien, devant la caméra de Bernie Bonvoisin, Philippe de Broca, Jean Becker, Luc Moullet ou, très régulièrement, Chatiliez. On l’aura vu en 2019 dans Vous êtes jeunes, vous êtes beaux de Franchin Don.

Critique

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des jeunes spectateurs.

Le film de Patrick Bouchitey a incommodé quelques critiques et spectateurs car il marie, sans métaphore ou recours aux mythes, directement Eros et Thanatos. Or, s’il y a une chose avec laquelle on ne jour pas encore dans nos sociétés occidentales, c’est bien la mort, sa représentation cure et nue, et don détournement des rites traditionnels liés au cérémonial des funérailles.

Il n’y a rien de tout cela dans Lune froide. Deux « marginaux » quadragénaires, issus de nulle part, si ce n’est de l’imaginaire de Charles Bukowski matérialisé par Bouchitey, volent, pour « s’amuser », un cadavre. Rentrés chez eux, ils s’aperçoivent que c’est une splendide jeune femme. Stévenin, le premier, transgresse l’interdit, et fait l’amour avec le séduisant macchabée. (Un grand bravo, en passant, à Karine Nuris, pour son imperturbable immobilité dans un rôle plus difficile qu’il n’y paraît.) Après une nuit qu’on devine orgiaque, où le deuxième commensal, interprété par le fruit défendu, les « amants » décident de conduire leur dulcinée au bord de la mer. Là, après un dernier ballet d’adieu, Stévenin met la jeune fille à l’eau (le spectateur cultivé se souvient d’Ophélie), et l’accompagne ; durant quelques brasses, jusqu’à sa dernière demeure, avant de regagner la berge.

Bouchitey n’a pas voulu choquer ses spectateurs. Ses personnages sont suffisamment « innocents », un brin panthésistes, pour métamorphoser Lune froide en superbe et corrosive histoire d’amour (désir) fou. Ceux qui ont lu le Livre des morts des anciens égyptiens savent que ce glorieux peuple n’établissait aucune barrière infranchissable entre la vie et la mort. Et, puis, la France a eu Baudelaire, Rimbaud, Artaud…Sans compter qu’il s’agit d’une œuvre artistique où l’organisation des ingrédients n’implique nullement une lecture réaliste.

Bouchitey filme avec une superbe palette de tons noirs et blancs qui rappelle la texture âpre de Strangulations blues (et, partiellement, Boy meet girl) de Léo Carax, autre œuvre crépusculaire. De plus, forme et progression dramatique évoluent en parfaite symbiose, ce qui n’est pas toujours le cas dans le domaine du film court (et de l’autre) où il s’agit trop souvent de trouver une « chute » pour clore un mini-sketch.

Raphaël Bassan

Article paru dans Bref n°1, 1989

Réalisation : Patrick Bouchitey. Scénario : Charles Bukowski. Image : Jean-Jacques Bouhon. Montage : Chantal Rémy. Son : Julien Cloquet. Musique originale : Didier Lockwood. Interprétation : Karine Nuris, Patrick Bouchitey et Jean-François Stévenin. Production : Studio Lavabo.

Ce film a été récemment numérisé par L'Agence du court métrage.

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