Extrait
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Les deux vies du serpent

Hélier Cisterne

2006 - 40 minutes

France - Fiction

Production : Les Films du Bélier

synopsis

C’est l’été. Pierre a 17 ans. Il s’échappe de la maison familiale et retrouve ses amis. Sur une rivière, les adolescents jouent à se faire peur. C’est le jour de l’accident.

Hélier Cisterne

Né en 1981, Hélier Cisterne a grandi dans le Lot. Après un bac option cinéma à Brive-la-Gaillarde, il poursuit des études de philosophie à l'université Paris 8 de Saint-Denis et réalise en 2002 son premier court métrage, produit par le Grec et qu'il interprète en compagnie de membres de sa famille : Dehors.

Après trois autres courts ou moyens métrages trouvant un large écho dans les festivals, il réalise son premier long métrage, Vandal, qui reçoit le Prix Louis-Delluc du premier film en 2013. L’année suivante, le réalisateur rejoint l’équipe d’Éric Rochant et réalise sous sa direction neuf épisodes sur les trois premières saisons du Bureau des légendes.

De nos frères blessés, écrit avec Katell Quillévéré, est son deuxième long métrage. Tous deux sont les cocréateurs d’une mini-série sur la naissance du groupe NTM et l’arrivée du hip-hop en France, pour Arte et Netflix, actuellement en préparation.

Hélier Cisterne est membre de la SRF, œuvrant pour la défense des libertés artistiques et l’indépendance du cinéma français, et du Collectif 50/50, qui milite pour l’égalité et la diversité.

Critique

Hélier Cisterne n’est pas un inconnu. En 2002, Dehors, son premier film de vingt-huit minutes produit par le GREC, est retenu en compétition au festival Côté court où il est récompensé d’un prix spécial de la presse. Une première bonne note pour une œuvre sans compromis signée par un tout jeune réalisateur. Incursion dans le pays humide des Charentes, Dehors portait, dans sa mise en scène sobre et nerveuse, son économie des dialogues et la présence d’ac- teurs non professionnels, une authentique proposition de cinéma. En adéquation avec son sujet, la caméra d’Hélier Cisterne se faisait oublier pour permettre de s’immiscer dans un monde connu et pourtant étrange, peuplé de personnages irréductibles. La deuxième œuvre d’Hélier Cisterne, produite par Justin Taurand (les Films du Bélier), deux fois plus longue que Dehors, est encore plus belle, construisant tout son sens autour d’une pierre angulaire nichée au cœur du film, une chanson composée et interprétée à la guitare par Tom Harari : “Nous nous réveillerons demain, avec la rage au creux des reins / et tant mieux si la peur nous prend / nos cœurs ont perdu trop de temps / à force de rêver tout bas / les rêves encombrent ma mémoire / demain commence une autre histoire...” Fredonnée de nuit, au coin d’un feu de bois, cette chanson aux accents de chant des partisans rythme le cœur du film d’Hélier Cisterne à la mesure de l’utopie des lendemains qui chantent.

Comme dans Dehors déjà, Hélier Cisterne se saisit ici de personnages écorchés vifs mi- dingues, mi-paumés, et inscrit sur la pellicule leurs espoirs éteints, leurs étreintes ratées, leurs blessures dans le roncier de la vie et de la mort.

Au premier plan se déroule l’histoire de Pierre, un jeune garçon âgé de dix-sept ans, incarné par Vincent Rottiers. Hélier Cisterne se prête volontiers à décrire une adolescence à la sensualité timide et à la beauté convulsive rompant avec un monde de marionnettes trop bien articulées, des figures embryonnaires mimant une vie future monstrueuse. Une rencontre avec la mort, une échappée et un plongeon en guise de suicide symbolique organisent la première trajectoire du film. Comme dans Elephant de Gus Van Sant, la caméra légère glisse autour du personnage, le fixe avec retenue au centre d’un cadre en mouvement.

La sobriété et la force d’une scène centrale du film sur l’eau rendent parfaitement compte du style naturaliste et réaliste d’Hélier Cisterne où en quelques plans, et en à peine deux films, le jeune réalisateur fait déjà montre de son talent pour capter et rendre compte de l’univers de son personnage et de son environnement. Lorsque la nuit tombe, comme le dit la chanson, c’est une autre histoire qui commence. Hélier Cisterne quitte le monde balisé de l’adolescence et de la fuite qu’il maîtrise parfaitement pour ne suivre que le mouvement du stimulus, le réveil des spectres. La trame narrative à la troisième personne se désintègre pour mieux épouser le chaos intérieur de Pierre, donné pour mort dans le monde des vivants et revenu à la vie dans un monde englouti et oublié. Dans cette deuxième partie, Les deux vies du serpent amarre entre elles des scènes apparemment dénuées de ressort dramatique et où les dialogues sont réduits au strict minimum. Des images carbonisées et des vignettes d’un autre âge invitent le spectateur à pénétrer un univers d’onirisme rural et populaire gravitant autour d’un personnage mystérieux ouvrant la porte d’une autre réalité. L’adolescence fait taire l’enfance. Tout bascule et vacille. Voitures explosées, affrontement viril avec un cascadeur, coup de téléphone sans message, rencontre avec une jeune femme, chanson au coin d’un feu de bois, manoir aux portes ouvertes dans lequel habite une jolie bourgeoise. À travers ces déambulations, Hélier Cisterne fait côtoyer le réel avec l’irréel, construit un château de cartes chargé de symboles (le coup de feu tiré) et peuplé de femmes accessibles. Il y a Déborah, habillée de noir, rappelant lointainement le look gothique de Béatrice Dalle (Élodie Mennegand) et la jeune bourgeoise vêtue d’un voile blanc (Julie Duclos). Pierre est-il aveuglé par l’espoir de revivre libre à la clarté du jour ? Est-il devenu un homme exsangue à force d’avoir trop rêvé, un spectre au cœur qui bat ? Les questions seront toujours et éternellement plus belles que les réponses. Composant remarquablement l’univers souillé, pittoresque et réaliste de l’adolescence, Hélier Cisterne signe avec Les deux vies du serpent une œuvre de pleine maturité.

Donald James

Article paru dans Bref n°75, 2006. 

­Réalisation : Hélier Cisterne. Scénario : Hélier Cisterne et Nicolas Journet. Image : Hichame Alaouié. Montage : Thomas Marchand. Son : Frédéric Bures, Florent Klockenbring et Benjamin Viau. Interprétation : Vincent Rottiers, Élodie Mennegand, Julie Duclos, Élodie Jacquement et Anne-Sophie Franck. Production : Les Films du Bélier.

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