Extrait

Les bottes de la nuit

Pierre-Luc Granjon

2024 - 12 minutes

France - Animation

Production : Am Stram Gram

synopsis

Alors que ses parents reçoivent des amis, un enfant sort de chez lui en pleine nuit et entre dans les sous-bois, bottes en caoutchouc aux pieds. Là, une étrange bête, curieuse et solitaire, va l’entraîner au cœur de la forêt à la rencontre des créatures nocturnes qui y vivent.

Pierre-Luc Granjon

Né en 1973 à Annemasse, dans l’Ain, Pierre-Luc Granjon est l’une des figures majeures du cinéma d’animation contemporain en France, habitué des grands festivals spécialisés français et internationaux (Annecy, Hiroshima, Animatou à Genève, Anima à Bruxelles, Cinanima à Espinho, etc.).

Ayant étudié à l’École des Arts appliqués de Lyon, il commence à travailler dans le secteur en 1998, en tant que modeleur, puis comme animateur chez Folimage, et c’est au sein de l’illustre label drômois qu’il passe à la réalisation avec Petite escapade en 2001 et Le château des autres en 2003.

L’heure de la confirmation est alors venue, à travers L’enfant sans bouche (2004) et Le loup blanc, qui deviennent rapidement des classiques des programmations jeune public. Le second se voit nommé au Cartoon d’or, sur une échelle européenne, en 2008.

Le réalisateur se tourne alors vers des formats TV à travers la série, devenue elle aussi célèbre, des Quatre saisons de Léon. Il coréalise L’hiver de Léon avec Pascal Le Nôtre, L’été de Boniface et L’automne de Pougne avec Antoine Lanciaux, tout en assumant seul l’épisode Le printemps de Mélie.

Revenant au court métrage avec La grosse bête en 2013 (on peut aussi y entendre sa voix), il s’essaie à la technique de l’écran d’épingles avec Le chien en 2018. Il assure l’animation de volumes sur le long métrage Wardi du Norvégien Mats Grorud, distribué en France en 2019, et coréalise en 2023 le long métrage Léo, la fabuleuse histoire de Léonard de Vinci avec l'Américain Jim Capobianco.

Il signe en 2024 un nouveau court métrage, réalisé cette fois sur le légendaire écran d'épingles inventé par Alexandre Alexeieff et Claire Parker, Les bottes de la nuit. Produit par Am Stram Gram, il triomphe la même année au Festival d'Annecy, y décrochant à la fois le Cristal du court métrage, le Prix du public et le Prix André-Martin pour un court métrage français.

Pierre-Luc Granjon intervient ensuite en tant que scénariste sur deux longs métrages d'animation de 2025 : Le secret des mésanges d'Antoine Lanciaux et Mary Anning de Marcel Barelli.

Critique

Les raisons ne manquent pas d’être impressionnés par Les bottes de la nuit, à commencer par son triplé inédit au Festival d’Annecy 2025 et par sa technique, celle de l’écran d’épingles1 créé par Claire Parker et Alexandre Alexeïeff au début des années 1930 pour obtenir une animation qui imite la gravure (et plus précisément la « manière noire »), et qui donne à l’image son aspect velouté et ses inimitables contrastes. Mais, en réalité, ce qui touche le spectateur, c’est avant tout la tendresse avec laquelle le film accompagne son récit, et dont il enveloppe ses personnages, et jusqu’aux lieux dans lesquels ils évoluent. Chez Pierre-Luc Granjon, on le sait, rien n’est manichéen, et on lui doit des contes décalés intelligents et sensibles (Le loup blanc, La grosse bête…) qui appellent à repenser notre rapport aux autres et à notre environnement.

Ici, un enfant part, seul, de nuit, explorer la forêt voisine. Le spectateur devine, à sa détermination, que ce n’est pas la première fois qu’il contourne sans bruit la maison, se faufile parmi les ombres et dévale le chemin qui mène au sous-bois pour contempler, depuis le haut d’un arbre, la quiétude d’un lac baigné par le clair de lune. La rencontre qui s’ensuit, en revanche, le prend par surprise, et l’amène à regarder autrement ce qui l’entoure. Sur un mode délicat et ténu, le réalisateur réenchante le monde et déconstruit les idées reçues sur les monstres et les dangers de l’inconnu. Il tisse avec poésie et humour une relation minuscule, ponctuée d’éléments fantastiques, qui prend corps dans les gestes et les silences de ses protagonistes.

En parallèle, il tire le meilleur parti des somptueux effets de clair-obscur duveteux offerts par l’écran d’épingles, mais aussi du haut degré de stylisation et presque d’abstraction qu’il permet. Les décors, et en premier lieu la forêt, sont esquissés, par moments presque subliminaux, surgissant soudainement au second plan, ou au contraire s’estompant jusqu’à disparaître. De la même manière, les personnages se réduisent parfois à quelques aplats laissant deviner leur forme.

Car rien n’est performatif dans Les bottes de la nuit : ni les effets de transformations visuelles, ni les péripéties, ni même les sentiments des protagonistes. Et pourtant, le film véhicule une émotion désarmante, communicative, presque miraculeuse, qui touche à quelque chose de notre enfance tout en s’inscrivant pleinement dans son époque : face au repli sur soi, à la méfiance et au rejet, il redit la nécessité de privilégier la curiosité à la peur, de prendre le temps d’observer le monde tel qu’il est, et de tisser des liens qui nous enrichissent et, au bout du compte, nous ramènent à notre propre humanité. 

1. Une trame blanche traversée d’épingles qui, éclairées obliquement, et en fonction de leur degré d’enfoncement, donnent naissance à autant d’ombres portées.

Marie-Pauline Mollaret

Critique parue dans le n°131 de la revue Bref.

Réalisation et scénario : Pierre-Luc Granjon. Image : Sara Sponga. Montage : Antoine Rodet. Son : Jean Rohart, Loïc Burkhardt et Cédric Lionnet. Musique originale : Timothée Jolly. Interprétation : Brieuc Laudet, Bernard Bouillon, Émilie Meillon, Yves Bouveret, Claire Granjon, Loïc Burkhardt, Max Granjon et Charlotte Granjon. Production : Am Stram Gram. 

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