Extrait

Egg

Martina Scarpelli

2018 - 12 minutes

France - Animation

Production : Miyu Productions

synopsis

Avez-vous considéré la nourriture comme un choix plutôt qu’un besoin ? Avez-vous jamais considéré votre foyer comme l’endroit rêvé pour être malade en toute sécurité ? Avez-vous jamais ressenti un plaisir sexuel en mangeant quelque chose ? Moi, oui.

Martina Scarpelli

Née le 3 août 1988 à Rome, Martina Scarpelli est une réalisatrice italienne ayant étudié les beaux-arts à Milan et l'animation au Centro Sperimentale di Cinematografia de Turin. Elle a signé deux courts métrages d'animation, son film de fin d'études Cosmoetico (2015) et Egg (2018), ainsi qu'un clip vidéo, A Little Too Much, pour la chanteuse Kai (2020).

Ce dernier a remporté le Cristal du film de commande au Festival d'Annecy en 2021, tandis qu'Egg avait reçu le Prix Jean-Luc Xiberras de la première œuvre au même endroit trois ans auparavant. Il avait été en outre sélectionné dans de très nombreux festivlas internationaux (Animatou à Genève, Clermont-Ferrand, Dresde, Erevan, Espinho, Louvain, Odense, Ottawa, Québec, Seattle, Stuttgart, Tallin, Tampere, Uppsala, Vila do Conde, Vilnius, Winterthur, Zagreb, etc.).

Elle s'est installée à Viborg, au Danemark, et développe actuellement un nouveau projet de court métrage d'animation.

 

Critique

Deux formes s’affrontent dans Egg, court métrage d’animation où Martina Scarpelli explore une expérience de l’anorexie dans un noir et blanc minimaliste. D’un côté, les lignes droites d’un cube, rigide, transparent, dont les arêtes dessinent une cellule de prison. De l’autre, un œuf, ovale, gras, bedonnant, nourricier. Entre les deux, une femme nue dont le corps ne cesse de se remodeler : il grandit, rapetisse, glisse, se liquéfie, se contorsionne. Tout se joue dans ces formes qui se heurtent et se jugent, dans la silhouette d’un corps regardé, ressenti et imaginé.

Les aliments se découpent et se décomptent au gré de rituels minutieux : tout est pesé, annoté, listé. Le plaisir est relégué derrière une méthode, des règles censées garantir la maîtrise du corps. Surgit pourtant, face à un œuf, un désir qui brouille tout : l’appétit et l’excitation sexuelle se confondent. Une fois avalé, l’œuf devient un parasite. “C’est la vie qui nourrit la vie”, dit la narratrice, avant de le laisser mourir de faim en elle. Où finit alors le plaisir, et où commence la souffrance ? Entre l’appétit et la dévoration, entre le désir et la pulsion.

Cette confusion, c’est le dessin lui-même qui la produit. Les seins prennent l’allure d’yeux, la bouche s’ouvre comme un puits sans fond, le ventre devient une caverne peuplée de centaines de pupilles. Les parties du corps semblent échanger leurs fonctions : voir, désirer, ingérer. Pourtant, ces anatomies impossibles conservent une sensualité hypnotique. La souplesse du trait, la rondeur des chairs, les mouvements engendrent des images aussi séduisantes que repoussantes. Martina Scarpelli nous place alors dans une position inconfortable : éprouver du plaisir à contempler ce qui suscite notre dégoût.

Il suffit de presque rien : un fond blanc, quelques traits noirs, une ligne qui se dédouble, des proportions qui s’affolent. Comme chez Francis Bacon, la chair se déforme au sein d’une structure géométrique que rien ne semble pouvoir ébranler. Le cube demeure, avec ses angles nets et ses limites infranchissables, tandis que le corps s’étire, s’écrase ou se replie. On songe également à Schiele, chez qui les corps peuvent être simultanément gracieux et dérangeants, érotiques et presque cadavériques.

L’anorexie et le cinéma partagent ici une même obsession, celle de trouver la forme idéale. Mais là où l’une cherche à fixer les contours du corps, l’autre s’amuse à les faire exploser. Il y a même quelque chose d’un peu drôle dans ce monstre né d’un simple œuf, dans ces anatomies extravagantes qui tiennent autant de la farce que du cauchemar. C’est peut-être là toute la beauté d’Egg : nous faire passer du dégoût au rire, de l’inquiétude à l’émerveillement, et trouver dans ces métamorphoses monstrueuses quelque chose de profondément réjouissant. D’apaisant même, curieusement.

Arnaud Hallet

Réalisation, scénario, image et animation : Martina Scarpelli. Musique originale : Sofie Birch et Amos Cappuccio. Production : Miyu Productions.

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