Extrait

Le saint des voyous

J-23

Maïlys Audouze

2017 - 34 minutes

Documentaire

Production : Ardèche Images

synopsis

À travers l’expérience d’enfermement en pénitencier pour enfants qu’a vécu son père entre ses 15 et ses 18 ans, la réalisatrice questionne la résilience et la transmission.

Maïlys Audouze

Maïlys Audouze est née à Paris en 1990. Après des études de langues, elle s’oriente vers le cinéma et obtient une licence et un Master 1 en réalisation au département SATIS (Science, art et technique de l’image et du son) d’Aix-Marseille Université. Suite à une année de césure pour écrire un projet de documentaire avec l’IRCAM (Institut de recherche et coordination acoustique/musique), elle a intégré le Master 2 Documentaire de création de Lussas en 2016. Elle participe en 2017 à la réalisation du moyen métrage Proches, qui mobilise une dizaine de réalisateurs, et signe avec Le saint des voyous un film de fin d’études des plus personnels, axé autour de son propre père et d’une partie de sa jeunesse passée entre les murs d’un centre de détention pour adolescents. Le film est sélectionné aux États généraux du documentaire de Lussas, au festival Traces de vie de Clermont-Ferrand, au Fipadoc à Biarritz, à Silhouette à Paris et au Festival Premiers plans d’Angers.

Critique

Réalisé dans le cadre de ses études (un Master 2 Documentaire de création à Lussas, Université Grenoble-Alpes), ce film de Maïlys Audouze déborde vite le cadre universitaire dans lequel il fut conçu pour s’imposer en plongée intime et familiale parmi les plus sincères et émouvantes que l’on ait pu voir ces dernières années.

Au cœur du film, Pascal, le père de la réalisatrice. Un personnage. Une gueule. Une voix. Une faconde. Une histoire. Autant de caractéristiques reconduisant l’éternelle problématique du cinéaste du réel devant filmer un être qui, naturellement, aimante et hypnotise la caméra. Cette question – comment filmer l’autre sans le trahir, l’utiliser, sans en faire un personnage – que Christian Rouaud détaillait, épaulé par l’actrice Liliane Rovère, dans son très beau court métrage de fiction intitulé Le sujet en 1999. D’ailleurs, un autre film court, documentaire celui-là et devenu petit classique, nous revient aussi à l’esprit face au Saint des voyous. Il s’agit de Roland de Lucien Dirat (1994), où la fille du personnage-éponyme retraçait, en sa compagnie, l’histoire de celui qui fut l’acteur principal du Trou, le mémorable film d’évasion de Jacques Becker. À cette réminiscence cinéphile, deux raisons : 1) l’histoire-même de Pascal Audouze, emprisonné à quinze ans, en 1976, dans un institut pénitentiaire pour adolescents ; 2) le dispositif du film, où un père se raconte à sa propre fille (ici, la jeune réalisatrice).

Le film de Maïlys Audouze tient parfois du “work in progress” (ce qui, nous le verrons, est là tout sauf un défaut) et se découpe en trois entretiens (deux nocturnes et assez longs, un autre diurne et très bref), en une confrontation avec un tiers (un des professeurs/tortionnaires de l’adolescent à l’époque) et aussi en fragments (où Maïlys Audouze filme ses frères, ses sœurs, tous enfants de Pascal) tenant plus du film de famille (recomposée) et éclairant le présent sous une lumière bienveillante, chaleureuse et apaisée. Le film, qui se construisit beaucoup au tournage, est avant tout une enquête – avec ses hésitations, ses doutes, sa progression – où une fille fait parler son père d’une jeunesse tumultueuse qui, si elle semble remisée loin derrière lui (il est désormais parfaitement intégré, stable, aimable patriarche), ne cesse, comme il le révélera dans l’épilogue, de le hanter.

Pourtant, dans ce dialogue entre une fille et son père réside aussi une joute secrète, une tension entre celle qui filme et celui qui parle, qui octroie souterrainement toute sa beauté au film. Il est patent que, dans le premier long entretien (celui dont des extraits ouvrent le film), Pascal est à la manœuvre. Il se raconte dans un langage fleuri, imagé, très certainement conscient de ses effets de narration, de ses pauses, de ses intonations, de ses gestes, de son charme. Conscient en somme de la présence de la caméra et du micro. Surjoue-t-il ? Pas forcément. Mais il campe, pour sa fille en position d’écoute, le personnage qu’elle attend de lui, ce “papa gangster” dont elle confiera plus loin avoir parfois été fière. Quelque chose résiste, l’échange demeure trop univoque. Il fallait alors, nous expliqua la réalisatrice, modifier le dispositif et introduire de l’inattendu dans ces entretiens. Ainsi, Maïlys dut-elle devenir un peu plus actrice/scénariste de son film, récupérant (illégalement) le dossier judiciaire de Pascal, glanant des informations (sur son enfance) dont il n’avait jamais eu connaissance. C’est le deuxième entretien – crucial celui-là – où elle filme, avec son accord, la déstabilisation de son père, son émotion. Le réel affleure derrière la légende auto-entretenue du mauvais garçon. Et le troisième mouvement du film participe du même principe, Maïlys emmenant Pascal rencontrer, dans le lieu même où il fut emprisonné, un éducateur de l’époque qui fut aussi son tortionnaire. Scène à la fois émouvante et glaçante, toute de tensions larvées et de déni assumé, où un vieil homme diminué ne cesse de relativiser les actes qu’il commit (c’était, en gros, selon lui, pour le bien des adolescents) et où la politesse d’un Pascal rangé des voitures se fige parfois dans un rictus douloureux, dans un regard caméra signifiant.

Pour accoucher d’un beau film, Maïlys aura donc, si l’on veut, manipulé son père. Un père néanmoins consentant et heureux d’expliquer à sa fille les sentiments paradoxaux que son passé douloureux ravive quotidiennement. Une façon indirecte aussi de nous rappeler que la captation brute et objective du réel n’existe pas (serait-ce souhaitable d’ailleurs ?), que tout documentaire est écrit, soumis à un dispositif (même si, comme ici, il se cherche). Et c’est bel et bien, précisément, dans les questionnements qu’il soulève, dans les questions complexes avec lesquelles a dû se débattre sa jeune réalisatrice que Le saint des voyous nous émeut durablement.

Stéphane Kahn

Réalisation : Maïlys Audouze. Image et son : Youssef Asswad. Montage : Yveline Nathalie Pontalier et Maïlys Audouze. Production : Ardèche Images.

À retrouver dans