Extrait

Le discours d’acceptation glorieux de Nicolas Chauvin

J-1

Benjamin Crotty

2018 - 26 minutes

Fiction

Production : Les Films du Bal

synopsis

Le temps d’un discours de remerciement pour un prix à sa carrière, Nicolas Chauvin - soldat- laboureur, vétéran de l’armée révolutionnaire, des guerres napoléoniennes, et « père » du chauvinisme qui porte son nom - se lance dans un grand monologue en mouvement et revient à cette occasion sur l’histoire de sa vie... Au détour d’un chemin, une rencontre de nature spectrale bouscule sa (non)existence.

Benjamin Crotty

Né en 1979, Benjamin Crotty est de nationalité américaine. Il sort diplômé de l’université de Yale (Connecticut, États-Unis) en 2002, puis étudie le cinéma et la vidéo à l’école du Fresnoy à Tourcoing. En 2008, il coréalise deux courts métrages avec Gabriel Abrantes : Visionary Iraq en 2008 et Liberdade en 2011.  L’année suivante, le réalisateur signe son premier court métrage en solo, Fort Buchanan : hiver, sélectionné au Festival de Locarno en 2012, et qui donnera lieu à un premier long métrage en 2014, sous le titre de Fort Buchanan.  Durant l’année 2016, Benjamin Crotty réalise deux courts : Collapse ! Chroniques d’un monde en déclin et Division Movement to Vungtau. Sa dernière réalisation en date, Le discours d’acceptation glorieux de Nicolas Chauvin, un stand up à coloration historique porté par Alexis Manenti, a reçu le Prix Mantarraya au Festival de Locarno en 2018 (dans la compétition Signs of Life).

Critique

D’emblée, l’hybridation paraît déterminer la (les) forme(s) d’une œuvre à nulle autre pareille, véritable prototype auquel on ne souhaite, à vrai dire, nulle descendance tant, en soi, ce Discours d’acceptation glorieux de Nicolas Chauvin s’imposa à nos yeux comme un film essentiel – tous métrages confondus – de l’année 2018 (et, plus encore, de ces dernières années).

Formellement, d’abord, le film est un tourbillon : mêlant différents régimes narratifs, tout en faisant “s’interchoquer” bribes de stand up, improvisation théâtrale sur le fil, documentaire historique, interview face caméra, film d’aventures et didactisme de bon aloi. Un temps, pourtant, le film évoque – par son dispositif où un personnage nous fait visiter son “domaine” en nous narrant les pires horreurs – le chef-d’œuvre de Mike Leigh, A Sense of History (1992), mais pour s’en éloigner assez vite sur le plan visuel. Car ponctué de zooms délibérément grossiers, de raccords stylisés, de stases maniéristes et de ruptures spatio-temporelles volontiers voyantes, le film de Benjamin Crotty semble s’étourdir d’une forme débridée où les incises musicales pop, la photo extrêmement soignée et différentes strates sonores participent d’une expérience sensorielle aussi stimulante que stupéfiante.

Il n’en fallait pas moins, en termes de mise en scène et de montage, pour épouser le cours de la pensée heurtée et provocante d’un protagoniste dont le soliloque déglingué se base sur une courte nouvelle de Joshua Cohen, compatriote américain d’un réalisateur passé, en France, par le Studio national des Arts contemporains du Fresnoy. Ce personnage, donc, est un soldat de la Grande Armée napoléonienne, qui donna son nom à un trait de caractère – le “chauvinisme” – qui, comme son inspirateur dans ce film cultivant l’anachronisme, traversa décennies et siècles entiers, essaimant malheureusement dans le monde entier. C’est là le titre de gloire, l’attestation de postérité de ce soldat hâbleur et raciste, déversant sa bile célinienne dans un discours hilarant et choquant, à mille lieues – et dans le cas présent, c’est heureux – du politiquement correct et des prises de conscience contemporaines.

Mélangeant tout dans un flux de bêtises désinhibé, “Nico Chauvin” est ici envisagé comme une rock star ambiguë, à la présence physique impressionnante, à la sexualité indomptée et au débit vocal étourdissant. On sait comme l’acteur Alexis Manenti a “explosé” dans Les Misérables (version courte ou longue) de Ladj Ly. Mais il surprend encore plus ici, endossant avec délice l’ignominie et la misogynie de son personnage, acteur en équilibre précaire sur une partition risquée, où l’écriture tranchée du texte principal s’associait, pour le meilleur, au flow naturel du comédien. Le tout créant une bande-son entêtante que l’on pourrait retrancher de l’image sans que le film ne perde presque rien de sa substance.

Ce court métrage s’en tiendrait là que ce serait déjà beaucoup, mais son auteur a aussi la finesse de mettre en perspective cette figure historique s’auto-plébiscitant et de la ravaler, aux deux tiers du film, à sa médiocrité crasse. Car Chauvin, à son grand désarroi, n’est en fait qu’une figure-repoussoir dont une thèse de 1993 prouva l’inanité strictement historique. Inventé vers 1820 par des auteurs de vaudevilles, des chansonniers, ce soldat si sûr de lui et de son fait, n’a jamais existé. Cette révélation fait basculer le film – et son personnage – dans une faille existentielle inattendue. Ainsi Le discours d’acceptation glorieux de Nicolas Chauvin offre-t-il in fine une justification à ses parti-pris formels délirants, à ses manières mal élevées et a sa liberté de ton entre farce et satire. Sans pour autant rien perdre de son mordant, daignant s’incliner et laisser les derniers mots à un personnage bigger than life et en roue libre que même le générique de fin et sa musique tonitruante ne peuvent arrêter... Pour le pire, sans aucun doute...

Stéphane Kahn

Réalisation et scénario : Benjamin Crotty. Image : Sean Price Williams.  Montage : Aël Dallier Vega. Son : Charlotte Butrak, Florent Castellani et Bruno Ehlinger.  Musique originale : Ragnar Árni Ágústsson. Interprétation : Alexis Manenti, Antoine Cholet, Pauline Jacquard et Caroline Deruas. Production : Les Films du Bal.