Extrait

Le coup du berger

J-9

Jacques Rivette

1956 - 29 minutes

Fiction

Production : Les Films de la Pléiade

synopsis

Un couple. La femme a un amant. Cet amant a décidé de lui offrir un manteau de fourrure. Comment faire accepter ce manteau de fourrure au mari ? Ils utilisent un stratagème...

Jacques Rivette

Né à Rouen le 1er mars 1928, Jacques Rivette est l’une des figures majeures de la Nouvelle Vague, devenu cinéaste par le biais de la cinéphilie et de l’écriture en ayant été l’une des principales plumes des Cahiers du cinéma dans les années 1950. Il fut même le rédacteur en chef de la revue entre 1963 et 1965, tandis qu’il était déjà passé derrière la caméra. Trois courts métrages récemment retrouvés et restaurés ont précédé Le coup du berger, réalisé en 1956, à savoir Aux quatre coins (1949), Le quadrille (1950) et Le divertissement (1952). Produit par Pierre Braunberger, Le coup du berger, où apparaissent notamment Jean-Claude Brialy et Jacques Doniol-Valcroze (et François Truffaut dans une silhouette !), est l’un des actes fondateurs de la Nouvelle Vague, puisque Truffaut signe dans la foulée Les mistons, au moment même où leur compère Claude Chabrol – chez qui le film avait été tourné… – se lance dans un long métrage : Le beau Serge. En 1960, Rivette s’y adonne à son tour avec Paris nous appartient, qui n’est achevé que grâce à un emprunt financier personnel aux Cahiers et en comptant sur la solidarité de ses pairs. Six ans s’écoulent ensuite avant que le nouveau film de Rivette, Suzanne Simonin, la religieuse, adaptation de l’œuvre de Diderot, ne défraie la chronique, subissant une interdiction de la part de la censure officielle. Se tournant alors vers des films de longueurs peu ordinaires (L’amour fou dure plus de 4 heures en 1969, et Out 1 : Noli me tangere, l’année suivante, 12 heures 40 !), il apparaît comme l’un des chantres de la modernité et d’un cinéma d’auteur exigeant tout au long des années 1970 et 1980. La belle noiseuse, en 1991, lui vaut les honneurs de la compétition officielle à Cannes, avant qu’il dirige Sandrine Bonnaire dans les deux volets de Jeanne la pucelle en 1994. Son dernier film aura été 36 vues du pic Saint-Loup, en 2009. Jacques Rivette s’est éteint le 29 janvier 2016 à Paris, à l’âge de quatre-vingt-sept ans

Critique

Si Le coup du berger est souvent présenté comme le premier film de la Nouvelle Vague (c'est-à-dire celui qui lance le passage des “Jeunes Turcs” des Cahiers du cinéma derrière la caméra), il n'est pas pour autant le premier coup d'essai de Jacques Rivette. En 1956, le cinéaste a déjà réalisé trois courts muets qu'il considère comme des “films d'apprentissage” : Les quatre coins (1949), Le quadrille (1950) et Le divertissement (1952). Cela explique sans doute la grande maîtrise qui apparaît dans Le coup du berger, film de pure mise en scène qui prend pour sujet la mise en scène elle-même et plus précisément l'idée qu'en a Rivette, plume incisive des Cahiers du cinéma (dont on retrouve une partie de la bande – Truffaut, Godard – à la fin du film). Comme l'indique le titre, il s'agit de suivre une stratégie utilisée aux échecs, mais encore faut-il parvenir à saisir qui en est l'auteur, c'est-à-dire qui est le maître du jeu qui va se dérouler sous nos yeux.

Seule une débutante peut s'y laisser prendre, à elle de jouer”, indique le narrateur tandis qu'une jeune bourgeoise fixe son foulard devant un miroir. Claire (Virginie Vitry) a l'air sûre de son jeu lorsqu'elle déclare à son mari (Étienne Loinod, alias Jacques Doniol-Valcroze) retrouver sa sœur alors qu'elle part rejoindre son amant (Jean-Claude Brialy). Elle ne sait pas encore qu'elle avance déjà les mauvais pions d'une partie qui ne fait que commencer et ressemble a priori à celle, prévisible, d'un vulgaire vaudeville. Son jeu devient plus ambitieux lorsque son amant lui offre une fourrure et que, ne pouvant concevoir de rapporter un tel cadeau chez elle, elle imagine un stratagème savant pour faire parvenir le manteau jusqu'à elle sans éveiller les soupçons de son mari.

Une inconnue demeure pendant une partie du film : contre qui joue Claire ? Son mari ou son amant ? À moins que son premier adversaire ne soit la mise en scène elle-même, qui semble toujours avoir un coup d'avance : la caméra de Rivette souligne l'assurance de la jeune femme, mais elle prend aussi régulièrement ses distances et dessine dans l'espace des perspectives intentionnelles, des lignes anticipatrices dont on ne saurait définir le sens. C'est ce jeu trouble, caché derrière une clarté élégante et trompeuse, qui fait toute la saveur cruelle du Coup du berger et annonce l'œuvre du cinéaste à venir, son goût du complot, du secret, qui se déploiera par la suite sur un mode plus déambulatoire et labyrinthique.

La scène la plus “rivettienne” est la plus étrange du film (avant que tout ne s'éclaircisse) : le moment où Claire donne une veste à sa sœur venue lui rendre visite. De leur bref échange se dégagent un mystère et une confusion palpables qui contiennent déjà toute la singularité fascinante du cinéma de Rivette. Le coup du berger porte aussi l'empreinte de Claude Chabrol, producteur du film avec Pierre Braunberger, mais aussi co-scénariste avec Rivette et Charles Bitsch. C'est lui qui, en grand amateur du jeu d'échecs, trouva le titre du film, et quelque chose de l'esprit des Cousins (1959) semble déjà souffler dans le jeu de dupe et de manipulation mis en place. Présenté comme l'adaptation d'un fait divers, l'histoire du Coup du berger sera reprise dans un film d'Alfred Hitchcock tourné pour la télévision, Mrs. Bixby and the Colonel's Coat, adapté d'une nouvelle de Roald Dahl. 

Amélie Dubois

Réalisation : Jacques Rivette. Scénario : Charles Bitsch, Claude Chabrol et Jacques Rivette. Image : Charles Bitsch et Robert Lachenay. Montage : Denise de Casabianca. Musique : François Couperin. Interprétation : Virginie Vitry, Anne Doat,  Étienne Loinod et Jean-Claude Brialy. Production : Les Films de la Pléiade.

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