Extrait

Le baiser du silure

June Balthazard

2018 - 15 minutes

Expérimental

Production : Le Fresnoy

synopsis

À l’aube, un homme part à la recherche d’un silure. Ce très gros poisson originaire du Danube suscite la même méfiance que nous inspire un corps étranger ou un inconnu, suspecté de déranger l’ordre préétabli. Soudain, des phénomènes énigmatiques entravent la traversée du pêcheur.

June Balthazard

Née en 1991 en France, June Balthazard a étudié à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts (ISBA) de Besançon et parallèlement, à la Haute École d’Art et de Design (HEAD) de Genève au sein du département cinéma/cinéma du réel. Elle a également fait un post-diplôme au Fresnoy, Studio national des arts contemporains où elle a réalisé deux documentaires : La rivière Tanier et Le baiser du silure.

Son travail mêle des éléments hétéroclites. Elle confronte notamment le documentaire à des formes plus éloignées du réel qui ne le trahissent pas, mais au contraire l’éclairent et le transfigurent. En ce sens, ses films sont empreints d’un réalisme magique.

Son travail a été montré dans des festivals internationaux tels que le Festival international du film de Melbourne en Australie, le Festival international du court métrage de Busan en Corée du Sud, “Go Short” aux Pays-Bas, le Festival du court métrage de Clermont-Ferrand en France, les RIDM au Canada ou Visions du réel en Suisse, où elle a reçu le prix Opening Scenes en 2018.

Critique

La poétesse, le chasseur, le pêcheur, le scientifique nous parlent d’une espèce de poisson, le mystérieux silure. Mentionnés dans le générique final, ces quatre personnages représentent autant de paroles propres, différentes, formulant bien que Le baiser du silure suit à propos de son objet autant une ligne objective que subjective, informative que fictionnelle, avec, en ligne de mire, les mythologies, les peurs multiséculaires que les humains aiment inventer et perpétuer.

Dans cet interstice entre réel et imaginaire, on pense fort à L’hypothèse du Mokélé Mbembé (2011), où Marie Voignier suit dans la jungle camerounaise la quête d’un chasseur crypto zoologue lancé à la poursuite du fameux Mokélé Mbembé, un animal connu seulement par ouï-dire, mais que l’on ne verra jamais. Laissons ici la surprise de savoir si un silure – une espèce qui, elle, existe bel et bien – pointe ici son nez, mais June Balthazard joue avec cette tension de la révélation d’une bête dont l’apparence s’établit d’abord par le biais des récits croisés. Cette éventuelle référence posée, il est évident que Le baiser du silure imprime sa singularité, notamment avec une mise en scène planante et inspirée prenant place dans un format en Cinémascope, celui du paysage, du spectaculaire, de la fiction. 

Le film est habité par des plans rigoureusement cadrés et superbement photographiés – faisant la part belle aux tonalités brunes –, où se dressent des arbres décharnés par l’hiver, où s’étendent les plans d’eaux d’un calme trompeur, puisque le silure rôde en dessous. C’est évidemment tout un imaginaire foisonnant, cinématographique – et au-delà – qui est convoqué, avant tout, pour ce côté de créature géante des profondeurs, tel le monstre du Loch Ness. Mentionnons aussi cette légende urbaine qui veut qu’en raison de la pollution, les silures sont encore plus grands près des usines – et voici cette fois notre poisson géant marchant dans les pas de Godzilla. À partir de la figure du prédateur, le film convoque aussi la peur de l’Autre, de l’étranger. Le silure se regroupe ainsi en meute, et la parole scientifique note enfin sa dimension invasive et nuisible ; la bestiole vient non seulement d’ailleurs, mais elle fait le vide autour d’elle.

En un quart d’heure dense, condensé, June Balthazard parvient remarquablement à faire tenir ces multiples fils et lignes, composant une sorte d’anthropologie qui ne force pas pour atteindre sa visée poétique. Signalons d’ailleurs que parmi les quatre personnages, la réalisatrice s’est donné le rôle de la poétesse, à laquelle elle prête sa voix.

Arnaud Hée

 

Réalisation et scénario : June Balthazard. Image : Iván Casiñeiras Gallego. Montage : Edgar Allender. Son : Ludivine Pelé et Martin Delzescaux. Musique originale : Blanca Camell Gali. Interprétation : June Balthazard, Jean-MArie Honorez, Tanguy Demule et Florent Lamiot. Production : Le Fresnoy.

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