Extrait
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La vie des morts

Arnaud Desplechin

1991 - 52 minutes

France - Fiction

Production : Odessa Films / RGP Productions

synopsis

Patrick, 20 ans, a tenté de mettre fin à ses jours. Alors qu’il est hospitalisé, dans le coma, les quatre branches de sa famille se retrouvent dans une maison bourgeoise du nord de la France.

Arnaud Desplechin

Arnaud Desplechin est né le 31 octobre 1960 à Roubaix. Diplômé de l'Idhec en section “réalisation et prise de vue”, il y rencontra Éric Rochant, Emmanuel Salinger, Pascale Ferran ou encore Noémie Lvovsky, avec qui il devait travailler par la suite.

Arnaud Desplechin débute comme directeur de la photo. Il tourne son premier moyen métrage en 1990 : La vie des morts. Le film est présenté au Festival de Cannes, dans le cadre de la Semaine de la critique, et récompensé du Prix Jean-Vigo du court métrage.

En 1992, son premier long métrage, La sentinelle, est sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes. Le jeune réalisateur confirme rapidement, à travers Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) (1996) ou encore Esther Kahn (2000). Rois et reines (2004) et Un conte de Noël (2008) l'imposent ensuite comme étant l'un des cinéastes français contemporains les plus importants.

En 2012, il tourne aux États-Unis pour la première fois, pour une adaptation d'un livre de Georges Devereux paru en 1951, intitulée Jimmy P. (Psychothérapie d’un indien des plaines). Son acteur fétiche, Mathieu Amalric, y donne la réplique à Benicio Del Toro.

Il tourne sur le rythme d'un film tous les deux ans, alignant Trois souvenirs de ma jeunesse (2015), Les fantômes d'Ismaël (2017) et Roubaix, une lumière (2019), qui vaudra à Roschdy Zem le César du meilleur acteur. Il aura pour sa part gagné le trophée du meilleur réalisateur en 2016.

Son dernier long métrage, Tromperie, avec Denis Podalydès et Léa Seydoux est sorti en 2021, adapté d'un roman de Philip Roth. Il a été présenté en avant-première au Festival de Cannes 2021 dans la sélection “Cannes Première”.

Critique

­Arnaud Desplechin a souvent raconté combien, ne se sentant pas mûr pour réaliser des films à sa sortie de l’Idhec, il avait passé de longs mois en alternant les postes de technicien sur les films de ses camarades de promotion, plus avancés, et les séances compulsives à la Cinémathèque française ou dans les salles du Quartier latin. 

Pourtant, sa voix de cinéaste est déjà puissamment affirmée dans ce premier moyen métrage, écrit et tourné vite, comme une mise en jambe avant son copieux et complexe film d’espionnage La sentinelle (1992). Sous les auspices d’Ingmar Bergman, en particulier de Fanny et Alexandre (1982), La vie des morts s’installe dans une grande maison bourgeoise décatie en périphérie de Lille, en face d’un terrain vague que l’on excave pour creuser les fondations d’une construction nouvelle. 

La famille élargie s’est réunie le temps de quelques jours, car Patrick, qui a tenté de se suicider, se trouve entre la vie et la mort. La gravité profonde de la situation est trouée, par endroits, de la joie des retrouvailles. Et le dysfonctionnement de la famille est déjà le grand sujet d’Arnaud Desplechin : comment vivre ensemble dans un même foyer sans s’être choisis. La famille, c’est cette prison où l’on reste, quel que soit son âge, le “tout-petit”. Les cousins, pourtant entrés dans l’âge adulte, se retrouvent comme des Peter Pan, à se cacher pour fumer des joints au grenier ou à venir à table pour le goûter. C’est aussi la lourdeur du corps du père, qui sort de la baignoire devant ses enfants, ramenant physiquement et de façon burlesque tout le non-dit sexuel et œdipien que la mère reprendra ensuite avec des mots nostalgiques : “J’ai aimé Patrick comme un homme, c’est monstrueux de dire ça.”. 

Cette tonalité de grande tragédie antique se joue entre des coins de porte, par grandes assemblées de cousins réunis sur des matelas à terre, ou par petits groupes préparant les repas dans la cuisine. Comme dans un exercice de style, le film joue de variations d’émotions et d’ambiances, utilise des mots criés, chuchotés, chantés. La bande-son mêle musique contemporaine, rap et cet air de Mozart que Yvan écoute dans la pénombre, serré contre sa mère. Desplechin entend donner à son film l’ampleur d’un opéra, mais se plaît à agencer ses enjeux psychanalytiques à des gestes prosaïques. La vie des morts s’ouvre, par un trait d’esprit lacanien, sur la branche que l’on scie d’un arbre bien réel et qui est aussi, forcément, généalogique.  

Ce que Desplechin invente avec La vie des morts, c’est évidemment une famille. Famille d’acteurs à laquelle il s’est adressé “avec un esprit de complot”, livrant à chacun et dans le plus grand secret sa partition propre, mais sans révéler ce que les autres joueraient. Une famille avec un fonctionnement d’une troupe et des corps que l’on n’avait pas l’habitude de voir au cinéma et qui allaient y grandir ensemble. Des corps autonomes élevés sur les planches du Théâtre des Amandiers. 

Le cinéaste s’entoure alors également d’une famille de collaborateurs qui lui resteraient longuement fidèles, comme François Gédigier et Laurence Briaud au montage ou Pascal Caucheteux à la production. Éric Gautier, à la photo, donne à la pellicule Super 16 des couleurs froides à la pellicule qui font de cette maison utilisée comme un décor de théâtre un tombeau. Chacune de ses pièces a sa propre ambiance lumineuse, qui correspond à des émotions précises. Entre elles, des “plans plumes”, comme le cinéaste les avait nommés, sont comme des couloirs qui ménagent dans le montage le passage d’une scène à une autre, en cadrant des pièces vidées de leurs occupants, dans lesquels trône toujours une chaise vide : celle de l’absent. 

Les clairs-obscurs font des cousines en chemise de nuit des spectres qui, déjà, annoncent le pire à venir. La gêne, autre motif du cinéma de Desplechin, fait ici déjà figure de fil rouge, dans l’inconfort du raccord brutal comme le malaise des situations trop crues auxquelles on ne voudrait pas être confronté. Cette gêne s’incarne dans le personnage interprété par Emmanuelle Devos, la nouvelle fiancée de Bob (Emmanuel Salinger), que ce dernier a cru bon de jeter dans ce jeu de quilles. Elle est notre regard embarrassé sur cette impudeur. Elle est aussi la figure de l’étranger, dans ce que l’on peut voir aussi comme un western, sorte de Rio Bravo où une famille se réunit pour tenir un siège pendant trois jours et deux nuits et veiller ses morts. 

Raphaëlle Pireyre 

Réalisation et scénario : Arnaud Desplechin. Image : Éric Gautier. Montage : Laurence Briaud et François Gédigier. Son : Bernard Borel, Richard Gellée, Olivier de Nesle, Oliver Hespel et Éric Tisserand. Musique originale : Marjory Ott et Marc Sommer. Interprétation (par ordre d'apparition à l'écran) : Thibault de Montalembert, Roch Leibovici, Marianne Denicourt, Bernard Ballet, Suzel Goffre, Laurence Côte, Grégory Baquet, Benoist Brionne, Laurent Schilling, Emmanuel Salinger, Emmanuelle Devos, André Cellier, Hélène Roussel, Elisabeth Maby, Suzanne Waters, Éric Bonicatto, Nita Klein, Louis-Do de Lencquesaing et Nicolas Koretzky. Production : Odessa Films et RGP Productions.

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