Extrait

La tête dans le vide

Sophie Letourneur

2004 - 10 minutes

Fiction

Production : Ecce Films

synopsis

Guillemette en est certaine, son histoire avec ce garçon va mal tourner. Sujet récurrent des conversations avec ses copines, Alice et Sophie, la confidence vire à la litanie lors d’une soirée arrosée.

Sophie Letourneur

Née en 1978, Sophie Letourneur est venue au cinéma par des voies détournées. C’est en suivant des études aux Arts déco qu’elle entame une recherche sur le quotidien et l’anodin. Après quelques travaux d’enquête alliant textes et photos, elle poursuit cette démarche dans le cadre de films expérimentaux et documentaires. Prenant l’habitude d’enregistrer autour d’elle des conversations qu'elle monte par la suite, elle développe avec ces premiers travaux une méthode qui sera à l’origine de ses projets de fiction.

Après un premier film tourné en amateur et déjà motivé par cette méthode, elle réalise en 2004 le court métrage La tête dans le vide , encouragée par le producteur Emmanuel Chaumet d’Ecce Films. Suivront en 2005 les moyens métrages Manue bolonaise, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et Prix du jury aux Rencontres du moyen métrage de Brive, et Roc et canyon en 2007.

Ce succès en festivals permet à son premier long métrage La vie au ranch, dont les interprètes sont un groupe d’amis non-professionnels, de voir le jour en 2010,avec à la clé une sélection à l'ACID à Cannes et un doublé Prix du public/Prix du film français à Entrevues à Belfort). La réalisatrice continue néanmoins de s’intéresser à la forme courte avec Le marin masqué en 2011, pour encore un ample succès : sélection à Locarno, Grand prix du jury, Prix de la jeunesse et Prix de la presse au festival Côté court de Pantin, nomination aux César.

Sophie Letourneur revient au long métrage avec Les coquillettes (2013) et Gaby Baby Doll (2014), avec Benjamin Biolay et Lolita Chammah. Il faut attendre six ans pour son long métrage suivant, Énorme, qui sort en salles à la rentrée 2020.

Critique

Avec son premier court métrage, La tête dans le vide (2004), Sophie Letourneur met d’emblée les pieds dans le plat du cinéma français. Avec ce film d’à peine dix minutes commence pour elle, comme pour son producteur (Emmanuel Chaumet d’Ecce Films), une longue et fructueuse collaboration. Letourneur donne ici déjà vie à ce qui fera sa marque de fabrique  : un cinéma sonore et bavard d’une facture apparemment foutraque. Comme plus tard Manue bolonaise (2005), La vie au Ranch (2010) ou encore Les coquillettes (2013), La tête dans le vide est un buddy movie, soit un “film de bande”. De bande de filles plus précisément, rassemblant un trio d’amies  : Guillemette (Guillemette Coutellier), Alice (Alice Dablanc) et Sophie (Sophie Letourneur elle-même). La première souffre, alors qu’elle attend l’appel de celui qu’elle aime et n’ose le harceler. C’est la figure classique du personnage de l’énamouré(e) éconduit(e) se trouvant en état d’attente.

À partir de cette situation, lieu commun littéraire ou cinématographique, Letourneur imprime sa marque. Avec ses actrices qui ne sont pas professionnelles et des situations à demi-inventées, elle brouille les frontières du documentaire et la fiction, de la comédie et du drame. Le réel chez Letourneur n’est pas là pour ouvrir la porte vers un naturalisme social. C’est une matière que la réalisatrice modélise. Il faut prêter l’oreille aux voix, aux sons et aux dialogues (aux flux, aux ruptures et aux surimpressions) et être attentif au rapport très singulier que la réalisatrice entretient avec l’espace et le temps. La tête dans le vide est un huis-clos éthylique bourré d’ellipses ; sa pendule serait le niveau d’alcool qu’il reste dans la bouteille. Letourneur donne à l’infra ordinaire une dimension bigger than life. À moins que celui-ci, bien que minuscule et ordinaire, soit également, naturellement, simultanément… démesuré. Le réel est énorme (voir le titre du nouveau long métrage de la réalisatrice). Tellement énorme que l’autodérision, que la satire ou la provocation ne sont jamais loin. L’intempestif pet qui interrompt un dialogue plutôt sérieux doit se voir comme une référence bruyante à Loft Story, l’émission de télévision française de télé-réalité qui, au début des années 2000, fut tout autant plébiscitée que décriée. Le réel fait réagir. Il agit surtout comme une protection, une couverture. Il maintient à l’écart le drame, la mélancolie intime. Ces jeunes filles que l’on situerait volontiers à la fin de l’adolescence ne savent ni manger, ni boire, ni aimer. Ou plutôt, à force de trop boire, de trop manger, de trop aimer, elles font tout de travers et vivent avec l’angoisse d’avoir raté le train  ; une angoisse qu’il s’agit de panser à coup de mots et de chips trempées dans du ketchup ou imbibées de vodka bison. Toute la filmographie de Letourneur pourrait s’analyser via l’angle de son junk-fooding. Gaby Baby Doll serait le film “Chocapic et Pépito”, un film dans lequel il est littéralement impossible de manger un plat normal. Normal, puisque Letourneur se jouant du réel, détourne la norme. Les normes. 

Dans La tête dans le vide, les chips et l’alcool polonais, à l’instar du soju dans les premiers films du Coréen Hong Sang-soo, servent de carburant à la fête et… à la déprime. Au final n’est-ce pas le film lui-même qui a un peu trop bu ? Sans dessiner à proprement parler de chemin, celui-ci demeure un puzzle. Il brouille le sens, les sens, et mêle allégrement et tristement, mélancoliquement, éthyliquement le moi et l’émoi, les mots et les maux de ses protagonistes adolescentes. 

Donald James 

Réalisation et scénario : Sophie Letourneur. Image : Nicolas Duchêne. Montage : Michel Klochendler. Son : Alexandre Hecker, Manuel Maury et Jean-Marc Schick. Interprétation : Guillemette Coutellier, Alice Dablanc et Sophie Letourneur. Production : Ecce Films.

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